Comment fonctionne l’état malien ? Une parodie d’Etat reconstruite en 2013, avec un IBK emmenant avec lui sa famille et les députés choisis par cette dernière

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Il n’y a pas de reconstruction de l’Etat parce qu’il n’y a pas de projet politique. Le mouvement de déliquescence de la pensée politique date d’un demi-siècle : les idées politiques des militants de l’indépendance ont été mises en œuvre dans la première décennie de l’indépendance, mais elles ont complètement disparu depuis et n’ont pas été remplacées. Certes, le panafricanisme a joué son rôle dans les années 1990, mais il était complété par une stratégie visant à répondre aux besoins élémentaires de la population ici et maintenant.
Notre pays n’a pas pu réagir à l’infiltration de son infiltration par des partenaires au développement qui interviennent comme en pays conquis sur les sujets les plus délicats (Isaline Bergamaschi cite la privatisation de la CMDT, la ré-admission des expulsés, le droit de la famille) et par des ONG qui géraient le pays avec l’administration.
L’Etat du Mali a laissé s’installer des groupes hostiles et des narcotrafiquants dans ses zones septentrionales. Il a été incapable de résister à l’envahissement de deux tiers de son territoire par ces groupes et leurs alliés extérieurs. Il s’est montré complètement passif et dominé par le processus d’Alger.

La défense assurée par la MINUSMA et Barkhane
Notre pays, se voit maintenant amené à satisfaire aux revendications des groupes armés avant d’avoir obtenu leur désarmement et leur cantonnement, n’a jamais voulu analyser et nommer les causes profondes de la crise de 2012, et donc ne propose rien dans aucun des domaines d’où naissent des conflits locaux violents et ou s’exprime l’insatisfaction profonde de la population : la justice, le foncier, l’emploi des jeunes, l’éducation.
C’est une parodie d’Etat qui s’est reconstruite en 2013, avec les élections souhaitées par la «communauté internationale», avec un candidat présentant bien, capable de servir tous les régimes, et emmenant avec lui sa famille et les députés choisis par cette dernière et par le secrétaire général de son parti. La défense est assurée par la MINUSMA et par Barkhane.
Le chef de l’Etat reçoit beaucoup de visiteurs étrangers et se déplace sans cesse à l’étranger (depuis le début de son mandat, en moyenne trois voyages internationaux chaque mois), avec tout le cérémonial que ces voyages impliquent.
Les communiqués hebdomadaires du Conseil des ministres sont en grande partie consacrés à des accords internationaux de financement (lus à la télévision, à la radio, publiés dans la presse écrite…), à l’adoption de textes de loi ou de décret, tous rédigés dans une langue en général inaccessible au commun des citoyens. Il semblerait que le monde entier soutienne cet Etat en lui accordant d’importants financements.
D’ailleurs, ce t Etat achète des armes, et forme des bataillons. Certains observateurs vont jusqu’à dire que cet Etat est même tout-à- fait moderne. Les campagnes électorales, il est vrai, s’inspirant depuis longtemps du modèle américain : caravanes, T-shirts et casquettes, pagnes, drapeaux en papier, agences de communication (pour les slogans, les affiches…, distribution de cadeaux (tasses =bassines, sacs de riz, sacs de sucre, thé, noix de cola, pagnes…) mais aussi tout simplement petites coupures, toujours bonnes à prendre.
En 2013, IBK a eu recours aux agences Havas et Voodoo (celle qui avait travaillé pour Alassane Ouattara en 2010), Soumaila Cissé à Diop et Fall (agence établie au Mali), Modibo Sidibé à CEIS (très orientée défense et nouvelles technologies), Dramane Dembélé à Spirit Mc Cann Erickson (filiale française d’une des quatre plus grandes compagnies mondiales dans le domaine).
Et dès décembre 2015, un nouveau contrat a été passé par la présidence avec Havas Worlwide (et Synergie, agence nationale appartenant à un proche de Karim Keita, le fils d’IBK) pour préparer 2018.
De même, il est question de créer prochainement une seconde chambre, comme l’a proposé dès 2008 la commission présidée par Daba Diawara, proposition reprise dans l’accord d’Alger : ce serait adopter un modèle courant dans les pays du Nord. Une autre caractéristique de nombreux Etats modernes est le désintérêt manifesté par la population à l’égard de la vie politique, et la faiblesse persistante des taux de participation électorale.
Enfin, comme tous les Etats modernes, le Mali est fortement dépendant d’institutions étrangères ou supranationales (pour les uns G 7, G 20, OMC, Union Européenne, etc. ; pour d’autres Banque mondiale, FMI «partenaires au développement», et plus récemment Serval, Barkhane, MINUSMA, conférence internationale de bailleurs…) et il est entraîné de gré ou de force dans la mondialisation.

L’Assemblée nationale, un repaire pour des hommes dont la fortune a une origine douteuse
Elle devrait représenter la population. Mais les candidats, s’ils ne sont pas choisis par eux, doivent être soutenus par les états-majors des partis, qui ont la haute main sur le financement des campagnes électorales. Seuls peuvent se passer de cet appui les candidats nouveaux riches à la recherche d’honneurs civiques ou, lorsque leur fortune a une origine douteuse, de la protection qu’apporte un mandat électoral.
Toutes ces candidatures sont vendues aux électeurs par les procédés habituels des bateleurs : caravanes et fêtes, cadeaux en nature et en espèces; mais aussi depuis deux décennies par la mobilisation des milieux religieux. IBK a, semble-t-il, été le premier à tirer argument électoral de sa visite au chérif de Nioro lors de la campagne de 2002, avant de tisser son réseau d’appuis religieux à l’AMUPI, à la CENI, à la Chambre de commerce…
Comme partout, la composition de cette assemblée montre qu’elle est beaucoup plus qualifiée et beaucoup plus urbaine que la population du pays. Alors que l’agriculture occupe les trois quarts de la population, ce sont les hommes d’affaires, «opérateurs économiques» et autres commerçants, chefs d’entreprise, gérants de société, transporteurs qui sont les plus nombreux à l’Assemblée (un tiers de l’effectif), devant les agents de l’administration et enseignants (un tiers également), qui eux-mêmes précèdent les cadres supérieurs et professions libérales (ingénieurs, pharmaciens, architectes, médecins, agronomes, économistes, experts d’élevage, juristes au total 22%).
Les populations rurales ne sont pas représentées, les intérêts du commerce et ceux de la fonction publique le sont très bien. Les femmes et les jeunes ne sont pas représentés : l’Assemblée ne compte que 10% de femmes et l’âge moyen des députés est supérieur à 54 ans.

Les ministères
Le Mali souffre depuis des décennies d’une grande faiblesse de son administration : négligence, manque de conviction, soumission totale aux instructions politiques, elles-mêmes médiocrement inspirées. Gregory Mann a écrit tout un livre sur l’infiltration de l’administration dès le milieu des années 1970 par certaines ONG, notamment par l’ONG américaine Care, et sur les conflits de cettedernière avec les ministres des Transports et de l’Education; le sous-titre de son livre dit bien que, depuis lors, l’Etat au Mali est sur la voie d’une incapacité à se comporter en Etat. (…)
Le Mali a été le «chouchou» des bailleurs : il s’est montré non seulement docile, mais complètement dépendant à leur égard. Aujourd’hui, il n’a plus d’administration. L’UNESCO signale que le Mali a été incapable de lui fournir un rapport sur l’état des sites du patrimoine mondial, une incapacité qui vient d’aboutir à ce que Djenné soit classée comme site en péril.

Source : «La Sentinelle»

aBamako

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