La justice enquête sur une mystérieuse mine d’or d’Airbus au Mali

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Airbus Group est cité dans une enquête judiciaire pour escroquerie sur une mine d’or malienne en dépôt de bilan, dont les actionnaires ont été ruinés. Le projet d’investissement du géant de l’aéronautique dans cette mine, dirigée par un proche du pouvoir malien, semblait destiné à dégager des fonds occultes pour faciliter l’obtention de marchés militaires dans le pays.

C’est une nouvelle affaire très embarrassante pour Airbus Group, l’ex-EADS. Selon nos informations, le géant franco-allemand de l’aéronautique et de la défense est cité dans une information judiciaire pour « escroquerie et abus de confiance », ouverte le 3 mars par le parquet de Paris.

L’enquête, confiée à la brigade financière, porte sur l’homme d’affaires franco-malien Aliou Diallo et sa société Wassoul’or, qui contrôle la mine d’or de Kodiéran, au sud du Mali. La société, en dépôt de bilan depuis deux ans, n’a quasiment jamais rien produit. D’où la plainte déposée par la société allemande Pearl Gold, qui détient 25 % de Wassoul’or et dont les actionnaires ont perdu la quasi-totalité de leur mise.

Ils sont d’autant plus remontés que Diallo a bénéficié, par le biais d’une opération financière trouble, d’un pactole de 60 millions d’euros en actions, qui n’a à ce jour pas été remboursé. Là où le dossier se corse, c’est qu’Airbus Group a négocié, en 2012, son entrée au capital de Pearl Gold.

L’investissement prévu s’élevait, selon nos informations, à plusieurs millions d’euros. Mais qu’est donc allé faire le constructeur des Airbus et de la fusée Ariane dans cette galère minière entachée de soupçons d’escroquerie, aux antipodes de son activité ? C’est ce que la justice va devoir vérifier.

Selon des documents confidentiels recueillis par Mediapart, cet investissement ressemble fort à une opération façon Pieds nickelés, destinée à dégager des fonds occultes pour conclure des contrats de matériels militaires avec le Mali.

Les hommes qui ont conduit l’opération malienne chez Airbus Group étaient en effet membres de la Strategy & Marketing Organisation (SMO). Ce service commercial ultrasensible, chargé de décrocher les contrats à l’export, était le seul habilité à valider et rémunérer les intermédiaires utilisés par l’ensemble du groupe.

Récemment démantelé par le PDG d’Airbus à la suite de plusieurs affaires de commissions occultes présumées, le SMO a été perquisitionné en février dans l’enquête pour corruption sur le Kazakhgate (lire ici). Au sein de ce service, l’opération malienne était « un dossier sensible », confie une source informée.

Par ailleurs, dans la foulée de ces discussions pour investir dans la mine, Airbus Group a fait au printemps 2013 une offre commerciale au Mali pour lui vendre des hélicoptères et des avions militaires, qui a été couronnée de succès deux ans plus tard. Coïncidence: l’État malien détient 20 % de la mine de Kodiéran. Et l’actionnaire majoritaire, Aliou Diallo, est un très proche du pouvoir et de l’actuel président, Ibrahim Boubacar Keïta.

Il y a enfin l’atmosphère digne du secret défense qui entoure cette opération. Joint par Mediapart, Laurent Mischler, le cadre du SMO d’Airbus en charge du dossier, a laissé son téléphone tourner sans dire un mot pour laisser croire à un problème technique, puis a prévenu sa hiérarchie dès que nous avons raccroché.

Airbus Group s’est refusé à tout commentaire, nous faisant simplement savoir que les cadres que nous avons tenté de joindre ne nous rappelleraient pas. Tandis qu’Aliou Diallo a refusé de nous dire s’il avait servi de « facilitateur » pour le géant de l’aéronautique au Mali.

Reste à savoir si Airbus Group a bien investi, pour quel montant, et où a atterri l’argent le cas échéant. La tâche s’annonce complexe pour les enquêteurs, puisque les actions destinées à Airbus ont fait l’objet de transactions obscures opérées entre plusieurs sociétés offshore contrôlées par un financier proche du patron de Wassoul’or.

Tout commence donc avec l’homme d’affaires franco-malien Aliou Diallo, 56 ans. Fils de cheminot malien formé en Tunisie et en France, il est présenté par la presse locale comme l’un des hommes les plus riches du pays. Mais ses deux principales sociétés connues, spécialisées dans l’exploration minière et pétrolière, n’ont jamais réalisé de production industrielle.

La première, Wassoul’or, détient la concession du gisement d’or de Kodiéran, à 300 km au sud de Bamako. Pour construire les équipements de la mine, Aliou Diallo commence en 2005 par collecter de l’argent via un fonds canadien, Mansa Moussa Gold Fund. Il tentera en 2008 d’obtenir 200 millions de dollars auprès d’un homme d’affaires suisse, qui se rétracte au dernier moment.

Furieux, Diallo engage, sans succès, des poursuites judiciaires contre un banquier de BNP Paribas qui lui avait servi d’intermédiaire (lire ici, là et là). À la suite de cet échec, Aliou Diallo change de tactique et décide de lever des fonds en Bourse. En 2010, il transfère les 25 % détenus dans Wassoul’or par Mansa Moussa Gold Fund (MMGF) à une société allemande, Pearl Gold, cotée sur le marché libre à la bourse de Francfort, dont la direction et le conseil de surveillance sont contrôlés par lui et ses proches.

Aliou Diallo s’appuie sur un homme de l’ombre qu’il a installé au conseil de Pearl Gold : Olivier Couriol. Selon un connaisseur du dossier, Couriol est « le conseiller financier de monsieur Diallo, son arrangeur de fonds et de montages internationaux». Ce financier français, qui vit entre la Suisse et les Émirats arabes unis, est un spécialiste des sociétés offshore.

Selon nos informations, il a été entendu le mois dernier par la justice suisse dans le scandale Patrice Lescaudron, un gérant du Crédit suisse qui a fait perdre des dizaines de millions d’euros à des clients de la banque. Couriol et Lescaudron sont soupçonnés d’avoir touché des commissions illicites au détriment des clients du Crédit suisse, transférées vers un compte aux Émirats.

Dans l’opération malienne, c’est Olivier Couriol qui met en relation Pearl Gold avec Airbus Group en janvier 2012. Selon un mail de Couriol, son contact au sein du géant de l’aéronautique, Laurent Mischler, a un profil très particulier : il travaille sous les ordres d’Olivier Brun, l’homme chargé, au sein du service SMO, d’élaborer les complexes montages offshore par lesquels transitent les commissions versées aux intermédiaires d’Airbus Group pour les contrats export !

Dans un mail, Couriol précise que Mischler « ne sera pas prêt avant la mi-mars parce qu’il monte un fonds luxembourgeois ». Le directeur du business development d’Airbus Group est en tout cas très intéressé. Le 17 janvier 2012, Laurent Mischler rencontre l’avocat allemand Lutz Hartmann, mandaté par Pearl Gold et qui deviendra, deux mois plus tard, le coprésident de la société.

« Je pense qu’il vous fera un debriefing et nous pourrons commencer à planifier un plan de travail », écrit le cadre d’Airbus le jour même au financier Olivier Couriol (voir ci-dessous). 60 millions d’euros d’actions à Ras Al-Khaïmah. Dès lors, tout va très vite. Les 9 et 10 février 2012, Mischler se rend au Mali pour visiter la mine de Kodiéran. Le 16 février, le patron de Pearl Gold envoie le questionnaire détaillé qu’Airbus Group lui a demandé de remplir dans le cadre des vérifications (les

due diligences) liées à l’investissement.

Dix jours plus tard, les installations flambant neuves de la mine, dont le Mali est actionnaire à 20 %, sont inaugurées en grande pompe. Un premier lingot d’or est coulé pour l’occasion et mis entre les mains du président de la République, Amadou Toumani Touré. Lequel annonce qu’il va décerner à Aliou Diallo la médaille d’officier de l’Ordre national du Mali (voir la vidéo ci-dessous).

Le problème, c’est que cet or n’était peut-être que de la poudre aux yeux. Selon trois attestations réalisées par des salariés de la mine, que Mediapart a consultées, l’usine de traitement n’était « pas opérationnelle », et il était donc « impossible » que le lingot ait été fondu avec de l’or issu du sol de Kodiéran. Aliou Diallo dément et affirme que le minerai était issu de « l’usine pilote » qui a précédé la « grande usine».

Un mois après l’inauguration, le Mali bascule dans le chaos. Le 21 mars, le président malien est renversé par un coup d’État des militaires, qui dénoncent le manque de moyens de l’armée face aux attaques des rebelles islamistes du nord. La situation ne se calmera que l’année suivante, à la suite de l’opération militaire Serval menée par l’armée française, et de l’élection du nouveau président Ibrahim Boubacar Keïta.

Malgré ce contexte très agité, Pearl Gold, forte de son premier lingot, affiche son optimisme. En Bourse, le cours s’envole et dépasse les 13 euros. De nouveaux investisseurs se laissent séduire. La société prépare son transfert en septembre vers le general standard de la bourse de Francfort (l’équivalent du second marché à Paris), bien plus réglementé et prestigieux que le marché libre.

C’est dans ce climat d’euphorie qu’Aliou Diallo concocte une opération extrêmement avantageuse pour lui. En mars 2012, il obtient, par le biais d’une augmentation de capital, 5 millions d’actions Pearl Gold, d’une valeur de 60 millions d’euros, sans débourser un centime. Il a en effet payé ces titres avec une créance de 1,5 tonne d’or, d’une valeur équivalente, que Wassoul’or devra livrer à partir de la fin de l’année, lorsque la production atteindra son rythme de croisière.

Selon plusieurs sources, ce sont ces actions qui devaient, pour partie, être vendues à Airbus Group. Les discussions par mail se poursuivent d’ailleurs jusqu’en septembre avec Laurent Mischler, le cadre d’Airbus, à la fois sur les vérifications administratives et la situation de l’entreprise. Mischler se rend une seconde fois à Kodiéran, le 19 septembre 2012, en compagnie d’Olivier Couriol, le financier de Diallo, cinq jours avant le transfert de Pearl Gold au second marché de Francfort.

En parallèle, un montage financier offshore se met en place autour de 5 millions d’actions Pearl Gold obtenues par Diallo. À peine ses titres en poche, il les transfère, en avril 2012, sur un compte suisse de la banque Sarasin ouvert au nom de Martagon Investments Limited (voir notre document ci-dessous). Cette société, immatriculée à Ras Al-Khaïmah, un paradis fiscal des Émirats arabes unis, est contrôlée par… son financier, Olivier Couriol.

Dans les mois qui suivent, on observe d’étranges mouvements boursiers autour du titre. Dans la plus totale opacité, puisque aucune déclaration de seuil n’est obligatoire sur le marché libre. Le cours de Bourse, qui avait été divisé par deux après l’augmentation de capital, rebondit brutalement à partir du mois de juin, pour dépasser les 10 euros. Fin août, la bagatelle d’1,3 million d’actions change de mains en deux semaines, vingt fois plus que le volume de transactions habituel.

Le résultat de cette frénésie apparaît le 25 septembre, lorsque la cotation au second marché force les gros actionnaires à se déclarer. Résultat : Martagon, la société de Couriol, qui détenait les 5 millions de titres de Diallo, n’en a plus qu’1,2 million. Mais 3,3 millions d’actions ont été acquis par deux sociétés immatriculées aux îles Vierges britanniques, Matterhorn Fund et Sequoia Diversified Growth Fund… elles aussi gérées par Olivier Couriol.

En clair, le financier de Diallo semble avoir orchestré des mouvements de titres sur le marché et entre les sociétés offshore qu’il contrôle, lorsque le cours était au plus haut. Qu’est devenu l’argent lié à ces opérations ? Ont-elles permis à Airbus Group d’entrer au capital de façon masquée ou de générer des flux financiers opaques ? Le géant de l’aéronautique n’a pas souhaité nous répondre.

« À ma connaissance, aucune transaction n’a été finalisée avec Airbus Group », se

borne à déclarer Aliou Diallo, sans plus de détail. Il affirme que ses 5 millions de titres ont été vendus au fil du temps sur le marché par Olivier Couriol. À cause de la chute du cours qui a suivi, il assure n’en avoir tiré que 15 millions d’euros, investis dans la mine. « Nous ne pouvons pas le dire au monde extérieur».

Quoi qu’il en soit, Aliou Diallo, Olivier Couriol et Laurent Mischler, le cadre d’Airbus, ont continué à entretenir de très bonnes relations dans les mois qui ont suivi. Le 14 avril 2013, Couriol prévient Mischler que le rendez-vous prévu la semaine suivante à Casablanca va être annulé : « J’ai eu Aliou et il pense que ça ne va pas être possible… J’ai proposé Genève dans la semaine du 22 avril… A+. »« Dommage, je serais bien allé chez Benis aux Habous pour me faire quelques petites cornes de gazelle. Alors Genève ? » répond le cadre d’Airbus.

Coïncidence : un mois plus tard, le « Monsieur Afrique » d’Airbus Group, Jean-Philippe Gouyet, part en mission commerciale à Bamako. Comme l’a révélé la Lettre du continent, il propose au président malien par intérim, dans la foulée de l’opération Serval, trois hélicoptères Super Puma et trois avions de transport militaire. Cette campagne se révélera victorieuse grâce au nouveau président, Ibrahim Boubacar Keïta, dit IBK, qui, en mai 2015, débloque les fonds pour les hélicoptères, et commande l’un des avions en février dernier.

Or, le patron de la mine de Kodiéran, Aliou Diallo, est un très proche d’IBK. L’homme d’affaires a créé le parti ADP-Maliba, fort de quatre députés, qui soutient le chef de l’État. Selon le site Africa Intelligence, c’était aussi « l’un des principaux sponsors » de la campagne d’IBK en 2013. Aliou Diallo a-t-il mis son influence au service d’Airbus ? Il n’a pas souhaité nous répondre.

Quoi qu’il en soit, l’or s’est finalement changé en plomb pour les actionnaires de Pearl Gold. Fin 2013, la mine de Kodiéran est mise à l’arrêt, et les salariés licenciés. Wassoul’or dépose le bilan. Mais la société parvient, après une bataille juridique, à échapper au redressement judiciaire, au profit d’une simple procédure de sauvegarde. Le cours de l’action Pearl Gold s’effondre, passant de 10 euros à 30 centimes.

Furieux, de gros actionnaires parviennent à prendre le pouvoir chez Pearl Gold, et installent à la tête de la société l’un des leurs, Michael Reza Pacha. Il commence par poursuivre Diallo au Mali. Mauvaise pioche : alors que les actionnaires de la société ont perdu leur chemise dans l’opération, un tribunal de Bamako condamne Pearl Gold à verser 38 millions d’euros à Diallo et aux entreprises qu’il contrôle. D’où le fait que Pearl a saisi la justice française début 2015, à travers une plainte simple, puis une seconde avec constitution de partie civile.

Ce qui a abouti, un an plus tard, après quelques péripéties procédurales, à l’ouverture d’une information judiciaire. Dans sa plainte, que Mediapart a pu consulter, Pearl affirme que la mine n’a produit que 170 kilos d’or. Elle dénonce l’opération qui a permis à Diallo de s’approprier pour 60 millions d’euros d’actions sans bourse délier. Et soupçonne le patron de Wassoul’or de ne pas avoir investi dans la mine la totalité des quelque « 150 millions d’euros » levés auprès des investisseurs.

A suivre.

 Par Yann Philippin Mediapart le Jeudi 2 Juin 2016


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