Sounjata, un spectacle qui parle de Nous !

61

Dans quelques jours, Guimba national sera sur la scène du Nouveau Théâtre Expérimental, rue Fullum, à Montréal. Nous l’avons rencontré à Paris, juste avant son départ.
Vous allez jouer dans un spectacle intitulé Sounjata, dites-nous en davantage, Guimba.
Il s’agit bien sûr de l’histoire de l’Empereur du Mali que nous connaissons tous. Alexis Martin, le célèbre dramaturge québécois, en a fait une adaptation très intéressante. C’est une co-production Québec-Maroc-Mali, dont la création mondiale a eu lieu fin avril dernier, à l’Institut français de Marrakech (Maroc), dans le cadre du Festival Awaln’art, et de la Vitrine québécoise. Nous donnerons une dizaine de représentations de Sounjata à Montréal, du 27 septembre au 8 octobre.
En 2015, j’ai rencontré Alexis Martin à Bamako, je ne le connaissais pas. Alexis était venu au Mali pour rencontrer Yaya Coulibaly, notre grand marionnettiste. De rencontres en échanges, le projet a pris corps. La création théâtrale émerge toujours d’un travail fraternel collectif, fait de beaux moments intellectuels et artistiques.
Quelque temps plus tard, une première lecture du texte qu’Alexis avait écrit, a eu lieu au Lavoir Moderne Parisien, un théâtre historique du 18ème arrondissement de Paris, géré par Khalid Tamer, le co-producteur franco-marocain de Sounjata. En septembre 2015 et avril 2016, nous étions en résidence de création à Marrakech, où nous avons joué ce spectacle deux fois. Maintenant, c’est le public québécois qui va le découvrir.
En quoi l’adaptation d’Alexis Martin était-elle très intéressante, Habib Dembélé ?
Deux des personnages sont des agronomes québécois qui débarquent à Bamako pour procéder à des prélèvements scientifiques. Ils ne connaissent rien d’autre du Mali que la description encyclopédique qu’ils ont lue. Arrivés à l’hôtel où ils pensent avoir une réservation de chambre, ils sont reçus par le personnage que j’interprète, qui les accueille comme nous le faisons tous lorsque nous recevons un «étranger».
Petit à petit, ce personnage leur fait découvrir les valeurs vraies de notre culture malienne, nos liens familiaux, notre cousinage à plaisanterie, l’Histoire du Manding, celle de Sounjata, la Charte du Mandé, nos grands Griots, notre Parole, nos Pères et Mères, nos Frères et Sœurs, notre sens de la Dignité et de l’Honneur.
C’est par le truchement des marionnettes de Yaya, grandes et petites, qui incarnent les différentes figures de notre «Chez Nous», que ces personnages, venus de l’autre côté de l’Océan atlantique, comprennent petit à petit ce que nous sommes, qui nous sommes. Ce spectacle va au-delà de l’histoire de Sounjata. Scène après scène, il dévoile à nos «étrangers» notre philosophie de vie. Mais j’ose dire qu’il nous permet, à nous aussi, Maliens, de mieux comprendre la façon dont nous fonctionnons, parfois sans en être conscients d’ailleurs.
Comment peut-on réussir la rencontre culturelle entre le «nouveau monde» et le Mali, en moins de deux heures de spectacle ?
C’est là que l’adaptation d’Alexis Martin est remarquable. Elle est très accessible. Elle ressemble beaucoup à notre propre façon de raconter notre Histoire à nos enfants. C’est comme un conte à plusieurs têtes, têtes humaines, et têtes de marionnettes.
Un de mes grands-frères maliens, qui se trouvait à Marrakech lorsque nous avons joué, est venu me saluer à la fin de la représentation. Il m’a dit que, grâce à ce spectacle, il détiendrait dorénavant beaucoup de clés supplémentaires pour mieux comprendre la grande cour où se joue notre Histoire. J’ai été très touché. La magie du théâtre avait opéré.
Outre leur apport spectaculaire, dans quelle mesure les marionnettes aident-elles le public à mieux comprendre la complexité des liens culturels maliens ?
Les marionnettes incarnent des personnages historiques. Yaya les manipule, les agronomes québécois les manipulent, nous leur prêtons tous notre voix. C’est grâce à ces interactions que le public, quelle que soit son âge, quelle que soit sa nationalité, comprend qui est qui, qui fait quoi, et pourquoi. L’Histoire devient limpide.
Elle est accessible à tous. Je convie toutes nos familles maliennes qui vivent au Québec à venir voir ce spectacle qui parlent de Nous, du brassage de notre culture avec celle de leur pays de résidence. Nos petits, qui vivent loin du pays de leurs parents, découvriront d’où ils viennent grâce à la magie des marionnettes. Les Maliennes et les Maliens du Québec éprouveront une grande joie, une grande fierté face à cette belle rencontre humaine.
Alexis Martin réussit quelque chose d’étonnant, n’est-ce pas Guimba ?
Effectivement. C’est parce qu’il choisit de mettre en scène des personnages québécois qui arrivent au Mali sans rien connaître de Nous, c’est parce qu’il donne la parole à un personnage malien profondément ancré dans la Culture et l’Histoire de son pays, c’est parce qu’il y mêle les merveilleuses marionnettes de Yaya Coulibaly, que, scène après scène, Alexis parvient à révéler, à travers l’Histoire de Sounjata, la richesse de la Culture du Mali.
En quelques répliques, Alexis parvient aussi à faire découvrir aux personnages maliens pourquoi leurs «étrangers» se comportent différemment. En quelques scènes, Alexis introduit certaines similitudes entre la culture malienne et la culture québécoise.
Au théâtre comme dans la vie, quand deux forces se frottent, la lumière peut jaillir, et la magie opère. Dans Sounjata, c’est aussi la magie de la langue. Le français du Mali, le français du Québec, la langue française qui permet aux comédiens québécois et maliens que nous sommes, et aux personnages que nous jouons, de communiquer, de progressivement comprendre la culture de l’Autre.
La magie des accents qui se rencontrent. L’accent québécois, l’accent malien. Quelques mots québécois rebondissent sur ceux que se lancent les Maliens en langue bamanan. La magie des projections d’images au son d’instruments de musique maliens. Ce sont tous ces condiments qui font que la sauce est bonne. C’est du théâtre dans le théâtre. Les personnes humaines jouent à être des personnages, les marionnettes incarnent chacun d’entre eux, pour que chacun comprenne mieux l’Autre.
Qu’est-ce que jouer dans cette adaptation de Sounjata apporte à un comédien malien comme vous, Habib Dembélé ?
C’est justement parce que je suis Malien que cela a un sens pour moi. L’Histoire nous enracine. Le Mali est un arbre, et sans ses racines notre pays ne peut pas se tenir debout. Sounjata fait partie de nos racines. Ce pan de notre Histoire nous permet de replonger au plus profond de nous-mêmes. J’estime qu’il est de mon devoir de comédien, et de mon devoir de Malien, de contribuer à rallumer la lumière sur ce que nous sommes, et sur le chemin d’où nous venons.
Nous en avons besoin, notre jeunesse en a besoin. Il serait souhaitable que ce spectacle vienne au Mali bien-sûr, mais il serait souhaitable que ce spectacle tourne aussi en Europe, et ailleurs dans le monde. Les gens comprendraient mieux qui sont ces Africains de l’Ouest qu’ils côtoient tous les jours. Le bien-vivre ensemble humain s’en sortirait grandi.
Propos recueillis par Françoise WASSERVOGEL
Source: Le Reporter

aBamako

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here