Equipes nationales africaines : La problématique des entraîneurs européens

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Depuis près de deux décennies, les entraîneurs locaux sont rares à la tête des équipes nationales africaines.
Depuis près de deux décennies, les entraîneurs locaux sont rares à la tête des équipes nationales africaines. De plus en plus, des voix s’élèvent pour dénoncer le recrutement jugé abusif d’entraîneurs expatriés, plus précisément en provenance d’Europe. Exemple type : lors de la dernière CAN, seuls trois pays sur seize étaient entraînés par des sélectionneurs issus du continent: l’Afrique du sud avec Ephraim Shakes Mashaba, la République démocratique du Congo, dirigée par Florent Ibenge, et la Zambie, conduite par Honour Janza. C’est le plus faible nombre de coachs locaux des dernières éditions de la compétition.

Pourquoi les entraîneurs européens viennent-ils en Afrique ? Sont-ils plus compétents que les locaux ? Est-ce un complexe pour les responsables et dirigeants africains? Ou bien y-a-t-il des non-dits qui sous-tendent le recrutement des coaches étrangers ? Notre analyse.

Autrefois, la plupart des équipes nationales étaient entraînés par des locaux. Au lendemain des indépendances en Afrique les joueurs professionnels se comptaient du bout des doigts dans les différentes sélections nationales de football. C’est-à-dire que l’opportunité de recruter un entraîneur européen ne s’imposait pas, sauf dans le cadre de la coopération bilatérale.

Par la suite, des joueurs se sont expatriés en Europe pour monnayer leurs talents. Ces départs de nos joueurs locaux vers d’autres cieux ont évolué et pris une autre dimension à un moment où le business s’est invité dans le football. Cela a créé un engouement autour des différentes équipes nationales.

Mieux, depuis quelques années, ce ne sont plus des professionnels partis du pays qui constituent l’ossature des sélections nationales, mais carrément des binationaux. Comme tel, les entraîneurs européens sont plus au fait de leurs prestations. Et ces professionnels se reconnaissent plus avec les Européens qu’avec les Africains. L’environnement et le complexe passent par là. Mais, à notre avis, il ne fait l’objet d’aucun doute que les entraîneurs européens viennent en Afrique pour se faire un nom et tirer profit de nos maigres ressources.

Les entraîneurs issus du continent seraient-ils moins compétents que leurs collègues européens ou sud-américains ?

Sur la question chacun peut avoir son idée. Ce qui est évident, dans la plupart des cas, en Afrique les ressources humaines en termes d’entraîneurs compétents sont rares. Et à juste titre. Les Africains n’ont pas les moyens de leurs ambitions. C’est l’Etat qui forme tout le monde, et cette formation est insuffisante. Beaucoup de coaches sont des anciens joueurs, or le métier d’entraîneur est une profession à part entière. Autrement, dit on peut être un bon joueur et ne pas être un bon entraîneur, et être un bon entraîneur sans avoir été un grand joueur.

Par ailleurs, si les entraîneurs africains ont du mal à s’imposer dans les sélections nationales ainsi qu’à l’étranger, c’est aussi par manque de formation qualifiée pour le poste. Les talents ne manquent pas, mais ce sont les formations qui font défaut. Un bon joueur de football ne devient pas automatiquement un grand entraîneur.

En Europe, des anciens joueurs de football suivent des stages pour devenir des entraîneurs qualifiés. Peu d’anciens footballeurs africains suivent cette voie. Certains préfèrent se reconvertir en commentateurs sportifs pour les chaînes de télévision européennes ou accéder à des postes à responsabilité au sein des fédérations sportives de leurs pays.

Par contre, en Europe, les formations d’entraîneurs sont complètes, surtout que le football évolue avec les nouvelles technologies. Or, il est évident qu’un entraîneur doit s’adapter à l’évolution du sport. Jadis, les règles en football, étaient certes universelles, mais uniques. Une façon de dire que le football était mécanique, et aujourd’hui il obéît à des règles automatisées. C’est comme la différence entre l’analogie et le numérique. Si la nature, l’environnement et les moyens jouent en faveur des entraîneurs européens, cependant l’histoire nous a aussi démontrés qu’il y a des locaux très valables et leurs compétences ne font l’objet d’aucune ambigüité.

Après vingt-deux ans d’absence sur la scène internationale, feu Mamadu Keïta dit Capi avait héroïquement réussi à qualifier les Aigles du Mali à la CAN de Tunis 1994.

Le plus mythique de tous est, sans nul doute, Hassan Shehata. Le technicien égyptien a permis aux “Pharaons” de remporter la CAN trois fois de suite en 2006, 2008 et 2010. Un record.

Le Nigérian Stephen Keshi a hissé les “Greens Eagles” du Nigéria au sommet du football africain lors de l’édition 2013 de la Coupe d’Afrique des nations.

Quant à l’Ivoirien François Zahoui, il est parvenu à conduire les “Eléphants” de Côte d’Ivoire en finale de la CAN 2012, finalement perdue aux tirs au but face à la Zambie.

Pour sa première participation à une phase finale de la CAN en tant qu’entraîneur, le Congolais Florent Ibenge a qualifié les “Léopards” de la RDC pour les quarts de finale.

Mais, paradoxalement, les fédérations nationales préfèrent recruter des techniciens européens, qui ne sont souvent que des recruteurs. C’est le cas de l’Italien Romano Matte mis à la tête des Aigles du Mali à l’approche de la CAN 2002.

L’autre drame, c’est bon de viser les coachs étrangers, mais on n’a pas les moyens de prendre les vrais et les grands. Ce qui fait que nous recrutons des entraineurs européens qui ont pratiquement les mêmes niveaux que nos locaux. Pour preuve, lors du match des Aigles contre les Eléphants de la Côte d’Ivoire le directeur technique national Mamadou Magassouba sans faire le procès de Alain Giresse, a démonté techniquement pièce par pièce le dispositif défaillant du technicien français.

Le recrutement des entraîneurs européens est-il lié à un complexe de nos dirigeants?

Il ne s’agit pas ici de nier la compétence des entraîneurs étrangers à la tête des sélections nationales africaines. Mais, surtout et avant tout de reconnaître la valeur sportive des techniciens africains, souvent défavorisés par les fédérations au profit de leurs collègues européens. Ces derniers, dont certains sont qualifiés de “sorciers blancs”, sont toujours mieux payés que les entraîneurs du continent et disposent de plus de moyens pour préparer les équipes, même si les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. Ce complexe d’infériorité agaçant est imputable aux Africains eux-mêmes, toujours prompts à aduler ce qui vient de l’extérieur et à négliger les compétences locales, non seulement dans le football mais aussi dans tous les domaines de la vie nationale. Cependant le manque de personnalités de certains entraîneurs locaux, qui prennent de l’argent avec des joueurs pour les sélectionner, est l’une des causes de leur mise en touche. Mais force est de reconnaitre aussi que les recrutements de beaucoup d’entraîneurs européens constituent de véritable business pour les fédérations.

Qu’en est-il des missions confiées à ces techniciens européens ? Autrement dit est ce qu’ils comblent les attentes escomptés ?

Là aussi, le débat est complexe.Dans la riche histoire du football africain, les entraîneurs européens ont longtemps été érigés en messies. Les grandes nations du football africain ont été majoritairement dirigées par des entraîneurs étrangers en quarante ans. Cependant, les objectifs diffèrent selon les pays. On ne saurait demander plus à un entraineur qui a sorti une équipe de l’ornière. Des coaches européens ont relevé le défi avec des résultats honorables. Ils ont laissé des empreintes indélébiles partout où ils sont passés.

C’est le cas du Français Hervé Renard (actuel coach du Maroc) qui a remporté par deux fois la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), en 2012 avec la Zambie et en 2015 avec la Côte d’Ivoire.

Par contre, d’autres échouent dans leurs objectifs, mais créent une métarphose dans l’amélioration de la qualité et du niveau de jeu. Le cas de Christian Saramagna au Mali est illustratif. Le technicien français a apporté des changements notoires à la tête des Aigles du Mali, mais il a échoué dans ses objectifs, par exemple de qualifier le Mali à la CAN 2006. Pourtant, les coaches locaux, qui sont souvent laissés à la touche par mépris ou par complexe, ont parfois relevé le défi. Florent Ibenge, le sélectionneur des Léopard de la République Démocratique du Congo depuis 2014, a occupé la troisième place du podium de la CAN 2015, et a remporté la CHAN 2016 pour la deuxième fois de son histoire, au mois de février. C’est l’un des rares sélectionneurs noirs à avoir réussi à atteindre ce niveau de la compétition continentale, avec notamment Santos Muntubile (qui a remporté le CHAN avec la RDC lors de sa prière organisation, en 2009), LitoVidigal (Angola, finaliste en 2011), Maxwell Kenadu (finaliste avec le Ghana en 2014) et Djibril Dramé (finaliste avec le Mali en 2016).

En conclusion, il est évident que l’Afrique est pour les entraîneurs européens un passage obligé pour mieux rebondir. Ils ne sont plus dans le coup en Europe et ils viennent chercher du travail sur le continent. Mais, les expériences tournent souvent court, la principale motivation étant généralement le nombre de zéros affichés sur le chèque.

O. Roger Sissoko

Source : aBamako

aBamako

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