La réconciliation nationale : Une vaine expression ?

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Toute nation a, comme fondement, l’unité et la cohésion qui rassemblent les hommes et les femmes qui la constituent. Elle se traduit, dans la réalité, comme la commune volonté de vivre ensemble. Or, vivre ensemble suppose que l’on se supporte, que l’on s’admette, avec ses différences. Nos devanciers ont puissamment mis l’accent sur ce fait, à travers des images fortes : le margouillat ne se loge dans le mur que si le mur est fissuré ; toute maison divisée contre elle-même est promise à être ruines, casser une baguette est chose aisée, casser dix baguettes unies en faisceau est chose impossible à réaliser.

Dans notre histoire récente, il nous est arrivé de donner de l’idée de nation, une belle illustration. C’était le 20 août 1960 et les jours qui l’ont suivi. Le Sénégal venait de se retirer de la Fédération du Mali et proclamer son indépendance. C’était, déjà, pour nous, inadmissible. Mais, fut plus inadmissible, la mise en résidence surveillée de nos responsables présents, ce jour, à Dakar : Modibo Keïta, les ministres soudanais membres du gouvernement fédéral, les députés soudanais membres du parlement fédéral. A l’annonce de la nouvelle, tous les Soudanais se sont mobilisés pour marcher sur le Sénégal, sans même songer aux moyens pour y parvenir. Et libérer leurs compatriotes.

Le fait eut des prolongements heureux. La Fédération a éclaté, la République Soudanaise a gagné au change avec, ce qui, bien exploité, aurait pu être la fin d’un antagonisme entre le PSP et le RDA : le ralliement de Fily Dabo Sissoko au RDA. L’unité scellée dans l’épreuve a fait souffler un vent d’enthousiasme qui a amené notre peuple à se mobiliser, dans le dévouement et l’abnégation, sur plus d’un chantier. Bon nombre d’infrastructures, écoles, centres de santé, permanence du Parti… ont vu le jour grâce aux « investissements humains » consentis par les populations qui, tous les dimanches, se retrouvaient pour édifier.

Mais, ce consensus politique finit par être mis à rude épreuve avec un choix idéologique à travers lequel bon nombre de nos compatriotes ne se reconnaissaient. Le mécontentement gagna « les larges masses populaires », d’où le sentiment de délivrance avec lequel elles ont accueilli l’annonce du coup d’Etat du 19 novembre 1968. Les historiens ont recensé les catégories de mécontents ce jour-là : « Ceux qui sont contre le coup d’Etat n’ont pas manifesté leur désapprobation. Ceux qui sont pour ont tenu à clamer haut et fort leur approbation et ils sont nombreux, mais pour diverses raisons. Il y a ceux qui sont franchement hostiles à l’option socialiste du Mali pour cause de choix idéologique. Il y a ceux qui ont été atteints dans leurs intérêts par ce choix socialiste à cause de la politique monétaire, ou des restrictions portées à la liberté économique. Il ya ceux qui ont été victimes du non respect des droits de l’homme pour causes d’impératifs révolutionnaires. Il y a ceux qui sont victimes des exactions de la milice. Donc, il y a pêle-mêle, parmi les manifestants d’anciens militants P.S.P., des commerçants et des transporteurs ruinés, des anciens détenus, des parents et amis de personnes mortes en détention. » (Bintou Sanankoua, La Chute de Modibo Keïta, éditions Chaka, pages 56-57).

L’auteur du coup d’Etat est âgé de trente-deux ans. Sa relative jeunesse ne lui fait pas perdre de vue le péril que constituerait, ce jour, pour la nation, l’idée de vengeance, de vendetta (tajurusara). Aussi, à chacune de ses apparitions, prône-t-il la réconciliation, déconseille-t-il toute idée de se faire justice soi-même.

Les deux régimes qu’il instaure, celui du CMLN et de l’UDPM ne font pas l’unanimité. Ils sont combattus, en particulier, non par les enseignants, comme cela a été souvent dit, mais par des opposants dont des enseignants s’étant mués en syndicalistes. Le CMLN est un régime d’exception. La répression s’abat sur les opposants, avec ses emprisonnements, ses déportations, ses tortures, ses morts. L’UDPM se voudra ouverture à toutes les composantes de la nation. Mais le fossé reste large entre le pouvoir et des « intellectuels » regroupés au sein de partis d’opposition clandestins. A la suite de la chute du mur de Berlin, l’impérialisme favorise des manifestations contre les pouvoirs en place en Afrique subsaharienne, pouvoirs avec lesquels il s’était pourtant accommodé de 1960 à 1989. « Il faut secouer les cocotiers », ne manque pas de lancer un ministre chargé de la coopération d’un de ces pays impérialistes. Le régime de l’UDPM est renversé le 26 mars 1991.

Les nouveaux maîtres du jour accentuent les clivages entre fils d’un même pays en établissant la distinction entre d’une part, « les démocrates convaincus et les patriotes sincères » et, d’autre part, « les anciens dignitaires », « les restaurateurs ». Les vainqueurs, plutôt que de chercher à unir vont diviser et ne tardent pas à se diviser. Ils ne sont pas d’accord sur la manière dont le partage des dépouilles a été fait. Les dissensions éclatent. Abdoulaye Sékou Sow donne des justifications sur cet état de fait : « A noter simplement que depuis le 08 juin 1992, date de l’investiture du président de la République et de la nomination du premier chef de gouvernement, le pays a été soumis à des vagues de revendications catégorielles en disproportion totale avec les possibilités du pays. Ces harcèlements bien commandités avec comme bras armé l’Association des Elèves et Etudiants du Mali (AEEM) ont atteint leur paroxysme le 05 avril 199 » par l’incendie ‘abord du gouvernorat de Koulikoro et ensuite de l’Assemblée nationale et de la capitale elle-même. Manifestement l’objectif était la chute du gouvernement par la violence comme au 26 mars 1991, qui devait entraîner celle du président qui, chacun le sait, était considéré par « ses amis du Comité exécutif » comme un « usurpateur de la démocratie» du fait qu’il a été ministre sous l’ancien régime, « un ancien collabo » du dictateur déchu… » (L’Etat démocratique républicain, la problématique de sa construction au Mali. Editions Grandvaux, Paris, pages 404-404). Les dissensions minent les rangs, l’édifice craquèle et finit par se fracturer.

Cependant, les deux « clans » antagonistes se mettaient d’accord sur un fait : faire taire à jamais les Maliens restés militants de l’UDPM. Il est demandé à ces derniers de marcher en rasant les murs, de reconnaître ce qu’ils doivent à l’instauration de «la « démocratie ». Ils refusent, s’estiment citoyens à part entière ne devant quoi que ce soit à qui que ce soit. Ils veulent reprendre leurs activités politiques après la suspension de leur parti. Ils sont sommés d’y renoncer. L’on se rappelle encore la phrase, relayée par l’ORTM (radio et télévision confondues) : « Quiconque se réclamera de l’UDPM sera jugé et condamné. » Leur détermination finira par être payante : le MPR est créé. Il produit un document sur la réconciliation nationale et le propose à tous les acteurs du jour. Ils rencontrent un écho favorable auprès de la plupart d’entre-eux, mais pas auprès de ce à qui pouvoir de décision appartenait ; d’où les clivages qui perdurent.

Telle est la situation d’ensemble à l’heure actuelle. Tout nous unit, quand il s’agit des obligations sociales : nous nous réjouissons lors des événements fastes, nous nous soutenons, lors des événements moins fastes. Mais la politique nous divise et nous empêche de parler d’une seule voix, alors que nous courons le plus grand péril qu’une nation puisse craindre : la partition. Nous sommes tels les sénateurs carthaginois englués dans leurs mômeries alors que Rome, après avoir juré sa perte, se trouve à ses portes. Nos divisions ont, pour conséquence, notre regard plutôt négatif sur notre propre histoire ; un regard fait de dichotomie : nous aurions connu l’Age d’or, de 1960 à 1968, entamé « une descente en enfer », de 1968 à 1991, avant de connaître la renaissance depuis le 26 mars 1991. Une telle perception de l’histoire nuit, elle n’édifie pas. Nous en faisons les frais qui refusons de procéder à notre auto-évaluation, à notre examen de conscience, qui excluons l’objectivité dans nos analyses. Pire, les générations montantes, innocentes, en font également les frais, dans la mesure où la vérité leur est dissimulée. A l’heure du péril, dans quelle école, quelle faculté se trouvent enseignés les fondements historiques, socioculturels de la nation malienne afin que la jeunesse, édifiée sur l’œuvre des Anciens, puisse se créer des repères, se choisir des modèles et se frayer la voie ?

Le déclanchement de la rébellion de 2012, avec le soutien de l’impérialisme, a offert aux fossoyeurs de notre unité de se retrouver, de se donner la main pour nous détruire. Qu’on y regarde de près : les schémas de sortie de crise qui nous sont proposés ont tous, comme corollaire, l’éclatement du Mali, au mieux, en deux Etats, le Mali et l’Azawad ; au pire, en trois Etats : le Mandé, le Songhoï et l’Azawad. Voilà ce dont nous devon être conscients. Voilà qui nous condamne à l’union. Voilà qui enseigne que la réconciliation nationale n’est pas une vaine expression. Face au péril, un seul impératif : se dresser comme un seul homme au nom de l’Unité et de la Défense de la Patrie Malienne.

Djaoulen Karamoko Diarra

Source : aBamako

aBamako

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