L’œil de Sonia : Négro, non un nez gros

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Pas plus haute que trois pommes, je croque déjà la vie à pleines dents dans un monde à moi qui se résume à un minuscule village. Cinq ou six ans, mais déjà curieuse et je veux tout savoir, tout connaitre de cet univers merveilleux que je découvre avec mes yeux d’enfant crédule.

Nous sommes en 1968, quand un événement mystérieux attire toute mon attention : un autre vient d’arriver chez moi : c’est un nez gros et je ne vais pas tarder à faire sa connaissance.

Tout d’abord qu’un autre ? Etrange me dis-je car jusqu’à présent je pensais être unique dans mon monde confortable et je ne sais pas si je dois être heureuse ou me méfier de ce nouveau qui vient d’ailleurs et qui, déjà, me cause bien du souci tant mes interrogations sont grandes.

Mais ma curiosité l’emporte et je décide de rencontrer cet extraterrestre avec son gros nez et une couleur de peau. Il est là, assis sur les quelques marches d’escaliers du perron. Je l’observe de loin, il n’a pas l’air bien méchant. Je décide de m’approcher doucement afin de ne pas éveiller les soupçons (la curiosité est un vilain défaut).

Certaine de ma discrétion je suis tétanisée quand un bonjour retentissant éclate de sa bouche. Surprise je reste là confuse les bras ballants devant cet homme aux cheveux grisonnants qui n’a rien d’un extraterrestre avec un nez tout à fait normal. Voyant ma confusion et mon désarroi, il me tend gentiment une orange qu’il était en train d’éplucher et moi au lieu de lui dire merci, je le regarde hébétée, déçue de son physique qui n’a rien d’étonnant.

L’émotion passée, j’ose enfin m’exprimer sur l’absence du nez majestueux. Il éclate de rire ! Un rire tout aussi retentissant que son bonjour ! Et je me mets à pleurer, je ne comprends plus rien, je suis perdue dans ce monde qui n’est plus le mien. C’est alors, avec une grande douceur, qu’il me console avec des mots que je ne comprends pas bien. Mais, lorsque l’on est enfant le langage du corps est bien plus expressif que les mots.

J’avais 5 ou 6 ans et ce fut ma première rencontre avec l’Afrique : un homme simple, généreux qui a séché doucement mes larmes et par la suite est devenue un ami, un… Etrangement, je n’ai jamais vu sa couleur. En revanche, je n’oublierai jamais son rire et son nez banal au milieu de ce visage éclatant de bonté.

Et puis un jour, il n’était plus là ! Je l’ai cherché partout jusqu’à sonner aux portes de son petit immeuble. Ses voisins pointaient un doigt vers le haut me montrant ainsi l’étage du dessus. A force de monter, je suis arrivée sous les toits, où là j’ai découvert son abri de fortune : un simple matelas par terre, rien d’autre ! Même pas un livre !

J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, car la vérité venait de m’exploser à la figure même si, au fond de moi, je savais que ses jours étaient comptés. Il y avait dans ses yeux cette lumière éteinte qui le plongeait un peu plus chaque jour dans l’obscurité. Les jours qui ont suivi m’ont plongée dans une sorte de léthargie et son absence avait fait naître un amour lové au fond de moi mais dont je n’avais pas conscience du fait de mon jeune âge.

Un amour de môme. Ce sentiment inconnu, car bien trop prise par le Moi. L’absence qui fait naître une émotion inconnue et effrayante tant la perte est grande. Un amour éteint avant même d’exister, mais exceptionnel par sa générosité. Cette vague qui est capable de tout bousculer sur son passage sans tenir compte des frontières, des océans, des montagnes.

Cette beauté invisible d’un homme qui était entré dans mon cœur et que je n’ai pu oublier. Pourquoi lui ! Après tout ce n’était qu’un vieil homme sans importance si ce n’est cette beauté mystérieuse qui émanait de lui.

Depuis, j’ai grandi, ma curiosité aussi. Et pourtant jusqu’à ce jour (enfin cette nuit), je n’avais point trouvé d’explication à cette beauté étrange et fascinante qui jaillit de je ne sais où, comme une source qui sort de nulle part. Et dire que la solution était là, sous mes yeux. Mais, voilà je ne suis qu’une Européenne avec une mentalité qui est la mienne et la seule que je connaisse.

J’avais beau me triturer l’esprit, rien, le néant complet. Et je restais là les bras ballants devant l’incompréhensible et pourtant bien réel. Quel était donc ce secret qui vous rend si beau et grand en toutes circonstances et même sous le poids de la vieillesse, de la maladie et de la misère ? Je savais bien que la solution se trouvait dans ce petit mot qui se nomme identité.

Quelle est donc cette richesse qui pétille dans vos yeux, qui se manifeste dans le langage du corps et que je n’arrive pas à saisir ? Mais bien sûr, que suis-je bête cette appartenance est tout simplement une fierté !

Eurêka, j’ai trouvé ce qui était pourtant si simple à voir mais incompatible avec ma culture. Tout est là, votre fierté d’être ce que vous êtes vous donne cet éclat, cette beauté mystérieuse. C’est donc cela que tu défends de toutes tes forces, ne pas perdre son identité, savoir qui l’on est, d’où l’on vient et être fier de ce que l’on est…

C’était donc cela qui m’avait interpellé enfant lors de ma toute première rencontre avec un Africain, un Négro et non un nez gros comme je l’avais compris et imaginé. Cette fierté qui a effacé la couleur, la vieillesse, la tristesse, la souffrance, pour m’offrir ce qu’il y a de plus précieux au monde : l’amour !

Sonia

Source : aBamako

aBamako

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