Diaspora malienne: bilan et perspectives

7

Le phénomène migratoire occupe une place importante dans la culture malienne et sa forme a considérablement évolué dans le temps. Les migrants ont ainsi contribué à écrire l’histoire à travers les âges mais l’institutionnalisation du phénomène va commencer en 1991 avec la démocratisation du pays et la naissance du Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur (HCME). Pour mesurer l’impact réel de l’apport de la diaspora sur le développement économique et social du pays, on peut valablement se référer à la période 1992-2017, au cours de laquelle l’organisation mise en place autour du HCME a permis de coordonner et de bonifier les actions des migrants.

LE HCME ET L’INSTITUTIONNALISATION DU PHENOMENE MIGRATOIRE
Le concept de diaspora renvoie à un peuple dispersé à travers le monde, présentant les trois caractéristiques suivantes : la conscience d’une identité nationale, le maintien des liens avec le pays d’origine et l’existence d’une vie associative du groupe dispersé. C’est tout le sens de la conception et de la création du Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur (HCME) le 11 Novembre 1991, à la suite de la Conférence Nationale pour en faire non seulement l’âme de la diaspora malienne qui est présente sur tous les continents, mais aussi un des piliers du développement du pays. Au cours du premier forum de la diaspora malienne en octobre 2003, les Maliens de l’extérieur ont demandé et obtenu la création d’un ministère des Maliens de l’extérieur. Jusqu’alors, ils étaient rattachés au ministère des Affaires Etrangères puis à un ministère délégué et c’est tout naturellement que le HCME a été reconnu d’utilité publique par le Décret N° 09-594/P-RM du 3 Novembre 2009.
Le nombre exact des Maliens établis à l’extérieur n’est pas connu faute d’un recensement exhaustif. Ils sont aujourd’hui estimés entre 4 et 6 Millions de personnes dont les trois quarts vivent en Afrique de l’Ouest (3.000.000 à 4.500.000), avec la Côte d’Ivoire comme principale destination. L’Afrique Centrale est la deuxième zone qui accueille le plus gros contingent (700.000 à 1.000.000). L’Europe en compte deux cent mille (200.000) environ, dont un peu plus de la moitié réside en France. En Asie, les principales zones de migration sont l’Arabie Saoudite et la Chine. Structure faîtière des associations de la diaspora, le HCME comptait au 31 décembre 2015 soixante-cinq (65) démembrements à l’extérieur appelés Conseils de Base des Maliens de l’Extérieur (CBME). Il n’existe qu’un seul CBME par pays d’accueil dont le Bureau apporte un appui-conseil précieux aux missions diplomatiques et consulaires dans la gestion de la communauté malienne.
Le Conseil d’administration est l’organe qui joue le rôle le plus important dans la vie du HCME. Composé du collège des présidents de CBME et des représentants de la diaspora au sein des institutions, il met en place le Bureau Exécutif et reste souverain dans l’intervalle de deux conférences ordinaires. Le Bureau Exécutif est constitué du Président, de 8 Vice-présidents qui sont tous des présidents de CBME représentant des zones de migration et de 8 Secrétaires Exécutifs qui sont chargés de domaines techniques spécifiques. Les Vice-présidents représentent les zones de migration suivantes : l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est, l’Afrique du Nord, l’Afrique Centrale, l’Afrique Australe, l’Europe, l’Amérique, l’Asie. Tous les membres du Conseil d’administration et du Bureau Exécutif ont la particularité de résider à l’étranger car c’est là que se pose et se règle l’essentiel des problèmes, ne se retrouvant qu’une fois par an pour les sessions ordinaires du Conseil d’administration et tous les cinq ans pour la Conférence Ordinaire.
La représentation de la diaspora au plan national est assurée par le Secrétariat Permanent qui est une structure technique d’appui placée sous l’autorité du Président. Les Maliens de l’extérieur sont représentés au Haut Conseil des Collectivités et au Conseil Economique, Social et Culturel. Leurs représentants au sein des institutions sont désignés par le HCME, confirmant et justifiant son rôle d’interface attitré. Dans le cadre de sa mission, le HCME adresse au gouvernement tous les six mois un rapport sur l’état des Maliens de l’extérieur dans le monde, avec des propositions visant à renforcer leur protection et leur implication dans le processus de développement économique, social et culturel du pays. La Politique Nationale de Migration (PONAM) adoptée en septembre 2014, dont le HCME est l’un des acteurs majeurs, a dégagé huit axes stratégiques d’intervention et un budget pour la mise en œuvre du plan d’action.
Le HCME et ses démembrements accomplissent une mission d’intérêt national qui en fait la pierre angulaire de la mise en œuvre de la politique migratoire. C’est pourquoi, aucune association de migrants ne peut se prévaloir de la même légitimité, sauf à s’inscrire dans une logique d’imposture manifeste et de division de la communauté expatriée. En effet, on ne devient pas le président des Maliens de l’extérieur sans avoir fait ses preuves dans un pays d’accueil et sans la reconnaissance des leaders des autres pays. Les présidents de CBME qui siègent au Conseil d’administration sont sans exception des personnes élues ou désignées par consensus pour représenter leur pays. Si tous les mécontents devaient décider de créer leur association à l’image du HCME, personne ne s’y retrouverait. La sagesse et le réalisme commandent que tout le monde se batte plutôt pour améliorer la gestion et le fonctionnement du HCME. C’est la meilleure façon de servir la diaspora.
Le HCME est unique dans sa conception, sa création et son mode de fonctionnement car, il est né de la volonté du peuple malien de regrouper la diaspora pour l’impliquer dans le développement du pays à un moment particulier de l’histoire. Ceux qui ne veulent pas y adhérer sont libres de s’abstenir mais ils doivent éviter de semer la confusion dans les esprits. Le choix populaire fait depuis 1991 a été acté par tous les gouvernements successifs jusqu’à ce jour. Aucune équivoque n’est possible à ce sujet et les gesticulations n’y changeront rien ! Ceux qui se dévouent pour la cause des Maliens de l’extérieur sont connus. Des milliers d’associations de migrants membres des CBME et partenaires du HCME sont à la tâche dans les pays d’accueil et au Mali. Chacune connait sa place et son positionnement. En aucune façon, le HCME n’acceptera qu’il soit porté atteinte à l’unité et à la cohésion des Maliens de l’extérieur. Sous son égide, la diaspora a réussi de grandes réalisations en s’impliquant fortement dans le développement économique et social du Mali, même si les attentes restent nombreuses.

LES APPORTS ET ATTENTES DES MIGRANTS
Les actions de la diaspora sont nombreuses, constantes et multiformes. Elles vont des transferts financiers aux transferts de connaissances, en passant par la conduite de projets de développement dans les régions d’origine et l’assistance aux personnes en détresse dans les pays d’accueil. Tout cela explique des attentes qui ont été exposées au cours des différents fora organisés entre 2003 et 2016, présentées au gouvernement puis développées récemment lors de la Conférence d’Entente Nationale et devant la Commissions des lois de l’Assemblée Nationale. Les transferts financiers en direction du Mali par les voies officielles sont importants et en croissance régulière. Ainsi, entre 2012 et 2016, ils sont passés de 360 à 483,3 milliards de F CFA, avec une prévision de 496 milliards pour 2017 (sources BCEAO et UEMOA). D’autres transferts financiers se font par des circuits non formels. En outre, grâce au programme TOKTEN, l’intelligentsia malienne vivant à l’étranger dispense des cours et encadre des travaux de recherches dans les universités et grandes écoles du Mali. Le TOKTEN a été depuis peu élargi aux secteurs de la santé, l’agriculture, les PME/PMI. Le montant total de la contribution de la diaspora à l’économie nationale est ainsi largement supérieur à l’aide publique au développement, faisant de la diaspora l’un des piliers de la relance post-crise. Dans les pays d’accueil, les responsables des Conseils de Base de Maliens jouent un rôle important dans l’assistance aux migrants en détresse et la défense de leurs intérêts, en appui aux efforts des missions diplomatiques et consulaires.
Sur le terrain de la défense des droits des migrants, le HCME a engrangé de bons résultats : le principe de la double nationalité a été accepté sous Alpha Oumar Konaré, l’immigration choisie a été rejetée sous ATT, l’accord de réadmission n’a pas été signé sous le président IBK qui a ajouté une note particulière à son engagement en faveur de la diaspora malienne. En effet, IBK a fait recadrer la gestion des Maliens de l’extérieur au niveau des ambassades et consulats. La Maison des Maliens de l’extérieur est en chantier sur un hectare à Niamakoro, cité UNICEF. Y seront logés le futur siège du HCME et le centre d’accueil des migrants de retour. L’étude de faisabilité de la future Banque des Maliens de l’extérieur est bouclée et attend de passer en Conseil des ministres, pendant que l’ouverture de guichets fonciers est annoncée dans les ambassades et consulats. Le HCME et la diaspora ont ainsi obtenu d’IBK la réalisation de l’essentiel des doléances formulées lors du Forum des investisseurs de la diaspora (FIDIMA 2010).
Nonobstant tout cela, la diaspora a encore des attentes dont certaines sont spécifiquement liées au respect de l’égalité des citoyens devant la loi en matière de recensement, délivrance des documents d’identité, représentation au sein des institutions. D’autres d’ordre général sont liées à la citoyenneté et la nécessité de moraliser la vie publique. En effet, comment élaborer une politique globale d’assistance, de protection des droits, d’insertion ou de réinsertion des migrants sans statistiques fiables les concernant? Pour ce qui est des documents d’identité, non seulement ils coûtent plus chers dans les ambassades et consulats, mais les délais de délivrance sont une autre source de difficultés, car un document d’identité périmé à l’étranger peut signifier perte de son emploi, impossibilité d’être recruté, difficulté de se déplacer. Enfin, au regard de leur nombre et de leur impact au plan économique et social, les Maliens de l’extérieur sont très faiblement représentés au Haut Conseil des Collectivités par 3 membres et au Conseil Economique, Social et Culturel par 4 membres. Ils sont totalement absents de l’Assemblée Nationale et donc exclus du système législatif et du contrôle de l’action gouvernementale. Comment imaginer qu’un pays puisse décider de se passer de l’avis et du retour d’expériences du quart, voire du tiers de sa propre population active ?
Concernant la citoyenneté et la moralisation de la vie publique, très peu de nos compatriotes se sentent concernés par la vie de l’Etat républicain, n’en maîtrisant que très peu les règles et le mode de fonctionnement. S’il y a un sujet sur lequel l’unanimité est facile à faire aujourd’hui, c’est la dilution du sens civique et moral dans l’administration. La démocratie retrouvée en 1992 aurait dû permettre une plus grande implication du peuple et le renforcement du contrôle citoyen dans la gestion du pays. Créer la croissance économique et assurer un développement durable ne peuvent se faire sans un Etat fort, stable et une bonne éducation à la citoyenneté. Le Mali est un vieux pays avec une longue et riche histoire, qui a développé des mécanismes multiséculaires de bonne cohabitation, de gestion et de règlement des conflits. Ces mécanismes constituent en fait le socle du vivre ensemble collectif dont devrait s’inspirer le droit positif qui est resté malheureusement d’obédience occidentale. C’est à cette condition qu’on pourra, par la réhabilitation du contrôle citoyen, susciter l’adhésion naturelle des populations qui cesseront de voir l’administration et les lois du pays comme une contrainte exogène et une survivance de la période coloniale.
En tenant compte de tout ce qui précède, le phénomène migratoire dans sa forme actuelle place le Mali face à trois défis de taille :
– la migration se féminise de plus en plus, au point qu’il y a aujourd’hui presqu’autant d’hommes que de femmes qui émigrent (Forum des femmes de la diaspora malienne tenu en juillet 2016) ;
– la migration irrégulière interpelle tous les acteurs à cause de ses conséquences dramatiques pour le pays et les ménages : refoulements sauvages et massifs, nombreuses pertes en vies humaines, conditions inéquitables imposées par l’Europe, notamment l’accord de réadmission et l’impasse sur l’engagement de développer les zones de départ de migrants) ;
– l’intégration de plus en plus marquée dans les pays d’accueil des jeunes issus de la seconde, voire de la troisième génération qui risque à terme de priver le Mali de ressources dont il a un grand besoin pour son développement (Conférence de Paris en avril 2013 et celle des donateurs à Bruxelles le 15 mai 2013).
La mise en œuvre de la Politique Nationale de Migration (PONAM) peut apporter des réponses adéquates à tous ces défis si le gouvernement travaille au renforcement de l’unité des Maliens de l’extérieur et s’attèle à corriger certaines situations d’injustice les touchant, sans oublier que les nouvelles générations issues de l’émigration sont plus exigeantes que leurs pères dans leur approche du pays d’origine. C’est la condition pour continuer à faire de la migration un atout pour le développement du Mali.

Mahamadou Camara
Membre du Secrétariat
Permanent du HCME
Email : camara.mc.camara@gmail.com

Source : aBamako

aBamako