Révision constitutionnelle : Vers le forcing fatal ?

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Faut-il réviser la Constitution à tout prix dans le contexte que l'on connaît, et faire la lourde oreille à la volonté populaire exprimée par une partie de la classe politique et des organisations de la société civile ? Le réalisme politique impose à IBK d'être plus attentif à l'appel de ce samedi. Explications.

Les rangs des « quelques individus » s'opposant au projet de révision constitutionnelle, tels que décrits par le ministre Kassoum Tapo à la télévision nationale, se sont plutôt élargis ce samedi 17 juin.
La manifestation du front du « non » au référendum sonne comme un camouflet pour un ministre des droits de l’Homme censé garantir le respect des opinions et des valeurs démocratiques. En l’absence de chiffres disponibles au ministère de l’administration territoriale, ou de la sécurité intérieure sur le nombre de manifestants, on peut estimer à des dizaines de milliers le nombre de manifestants qui ont battu le pavé ce samedi pour dire d’une seule voix « non » au projet de texte référendaire.
De la première manifestation anti-constitution du Mouvement « Trop c’est Trop » au rassemblement de ce samedi de la plate-forme « An Tè, c’est tout », peut on continuer à nier l’évidence du rejet populaire que suscite cette révision ? Le ministre Kassoum Tapo semble véritablement, en si peu de temps, oublier que la première manifestation contre Moussa Traoré en 1991 a mobilisé à peine une centaine de personnes. Et que, ceux que l’ex dictateur considérait de manière ironique comme « les fous de la démocratie » ont fini par l’emporter un 26 mars 1991.
Le printemps arable, dont le coup d’envoi a été donné en Tunisie, est parti d’une « banale manifestation » de quelques personnes suite à la mort d’un jeune vendeur. Au Burkina Faso, la vague qui a emporté Blaise Compaoré est partie d’initiative d’ « un groupe insignifiant » contre son projet de révision de la Constitution. Pour les partisans du « oui », « le Mali ne saurait être le Burkina Faso ». Mais l’honnêteté intellectuelle leur impose aussi de rappeler qu’une révolution peut inspirer une autre.

Réviser à tout prix ?

Dans tous ces exemples, les réseaux sociaux ont été l’arme fatale utilisée par les manifestants. On comprend que le ministre de la réforme de l’Etat ait un mépris pour ces médias sociaux, mais de là à ignorer leur impact sur la mobilisation populaire et le changement des comportements en ce 21ème siècle, il y a un pas franchi vers l’ignorance. Et c’est véritablement par crainte de l’impact des réseaux sociaux sur la mobilisation, que les autorités ont instruit de bloquer Facebook ce mercredi 14 juin. Ce samedi, la situation n’était pas différente. Le gouvernement a beau nié « toute « implication », une source digne de foi au sein de Orange-Mali nous a confirmé dans l’anonymat la main des autorités derrière cette interruption. La pratique est digne d’un Etat policier qui présente bien de signes d’affaiblissement.
Faire fi de ces exemples et faire croire au président de la République que la voix du front du « non » ne porte pas, révèle véritablement d’une arrogance et du mépris dont Me Tapo a lui seul le style.
Au delà des débats de juristes, la révision constitutionnelle en question soulève bien de questions que le président Ibrahim Boubacar Keïta ne peut ignorer, malgré les assurances de son ministre chargé de la question. Lorsqu’on se rappelle des conditions dans lesquelles les élections communales ont eu lieu, il y a de bonnes raisons de s’interroger sur la légalité et la légitimité de ce scrutin référendaire. Sur les 703 communes que compte le pays, les élections n’ont pu se tenir que dans près 50 communes. Les élections régionales et communales partielles prévues le 28 mai dernier, ont été reportées faute de réunir les conditions d’un scrutin libre et transparent. Pis, l’élection législative partielle à Ansongo (il y a un an) a été le théâtre d’un spectacle inédit où dans la commune Talataye un groupe armé (la CMA) a imposé sa loi en refusant toute élection au grand dam de la Minusma et de l’armée malienne.
Il est clair que la situation sécuritaire actuelle est loin d’être différente d’il y a un an. Si l’on se réfère aux dernières statistiques, près de 500 personnes (civils et militaires) ont été tuées depuis le début de cette année 2017. Du fait de l’insécurité, plus de 700 écoles sont fermées au Centre et Nord du pays.
Les débats d’interprétation des concepts liés « l’atteinte à l’intégrité du territoire » dans l’article 118 de la Constitution 1992 peuvent se poursuivre entre juristes. Mais la réalité des faits sur le plan sécuritaire crèvent l’œil. Et il n’y a que Me Tapo pour ne pas le voir. IBK veut-il faire la révision à tout prix et ignorer ces réalités ? Le réalisme politique impose au chef de l’Etat d’entendre l’appel de ce samedi pour éviter un référendum aux forceps et dont les conséquences pourraient être fatales.

Issa Fakaba Sissoko
Correspondance particulière

Source : aBamako

aBamako