Révision constitutionnelle – malaise social : Les vraies raisons d’une révolte populaire

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Tous les voyants étaient au rouge : insécurité grandissante, grèves multiples sur plusieurs fronts socioprofessionnels, vie chère, crise financière, paupérisation, népotisme, corruption galopante et intrusion de la famille dans la gestion des affaires de l’Etat… Cette situation du Mali s’apparentait déjà à un cocktail explosif dont la goupille vient d’être retirée par le régime, en initiant un projet de révision constitutionnelle très controversé. Le peuple s’est en effet mis en branle contre ce holdup constitutionnel qui met le pays au centre de toutes les incertitudes.
Sous l’ère IBK, le peuple est amené beaucoup plus à se poser des questions qu’il n’a de réponses à ses préoccupations et au sort qui le frappe. Depuis 2013, l’amertume et la misère se lisent sur les visages des Maliens, auxquels le régime a finalement offert l’occasion rêvée de laisser exploser leur colère. Manifestations (marche pacifique et meeting), écrits (lettre ouverte, analyse dans les colonnes de journaux…) ou encore des débats (sur les antennes de télévision ou de radio), chacun y va de sa stratégie pour fustiger la révision constitutionnelle engagée par le régime IBK. Les Maliens, à l’intérieur comme à l’extérieur, ont rarement fait montre d’une telle capacité de mobilisation autour de la République.
Les ressorts de ce sursaut national sont à chercher dans la mauvaise gouvernance instaurée sous IBK. Cet homme d’expérience au langage châtié, qui incarnait l’espoir du redressement national et avait massivement séduit les électeurs en 2013, se retrouve aujourd’hui dans une situation périlleuse. Et pourtant, c’est lui-même qui a fait, au fil des ans, le nid à cette révolte populaire. Comment ?
Tout d’abord en adoptant un mode de gestion calamiteuse des affaires publiques. Décrié depuis presque quatre ans, le président de la République n’a pas daigné changer de cap. Il persista dans cette mauvaise gouvernance qui a engendré un marasme économique et une crise financière sans précédent. Parce que les ressources financières qui auraient dû etre injectées dans le développement du pays et la gestion du quotidien des Maliens ont été allouées à des fins de privilèges présidentiels, paralysant l’administration. La grande majorité des Maliens se sont retrouvés confinés dans un l’état de dénuement généralisé. Aujourd’hui, seuls quelques rares privilégiés peuvent s’offrir les trois repas de la journée. Tous les autres vivent au jour le jour. Cette situation exécrable est exacerbée par une inflation qui n’est pas maîtrisée sur le marché où les prix des produits de première nécessité, les céréales de grande consommation et les hydrocarbures prennent furtivement l’ascenseur.
À Bamako, même les transports en commun deviennent du luxe, certains trajets pouvant nécessiter que l’on change de véhicule jusqu’à trois fois. Les prix des Sotrama oscillent entre 150 F et 400F selon les arrêts et les lignes.
Alors, comment s’offrir à manger, emprunter un moyen de transport, ou acheter du carburant pour se déplacer si l’argent, lui-même semble tout simplement avoir fondu sous la forge. Il a disparu.

Misère dans la terreur
Le chaos économique et financier n’est pas le seul cauchemar des Maliens. Ils sont contraints de vivre cette misère dans une terreur effroyable due à l’insécurité quasi endémique. Tous les Maliens, y compris dans l’entourage présidentiel, s’accordent à dire que la situation sécuritaire s’est considérablement dégradée depuis le début de l’année. La menace terroriste est omniprésente, les groupes armés signataires de l’accord de paix sont de nouveau sur le pied de guerre dans le Nord, et le centre du pays échappe doucement mais sûrement au contrôle de l’État. En plus de devoir mener une lutte armée de longue haleine contre les groupes jihadistes, les forces de sécurité maliennes sont maintenant confrontées à une hausse des actes de banditisme, en particulier dans les zones rurales, où le vol de bétail, les affrontements entre communautés et les règlements de comptes sont devenus monnaie courante.
Attentats, mines terrestres antipersonnel et antichar, attaques à mains armées, vols de bétail, de cyclomoteurs, de voitures, viols, prises d’otages et autres agressions physiques sont autant de forment de violence qui meublent le quotidien des Maliens. L’insécurité grandissante qui « coupe le sommeil » aux populations et hypothèque une partie de la souveraineté nationale. Plus que jamais, l’insécurité n’est devenue le plus fidèle compagnon du Malien. De janvier à nos jours, le peuple malien a assisté avec consternation et impuissance à la montée fulgurante des attaques djihadistes et terroriste à Kidal, Gao, Ménaka, Ansongo, Nampala, Douentza, Boni, Ténenkou, Youwarou, Bamako, Baguinéda etc.
Des militaires, des agents publics de l’Etat (administrateurs civils et personnel associé), des porteurs d’uniformes et de tenues paramilitaires (forestiers, gendarmes, policiers), des chefs de villages, des imams, des personnels de la Minusma et même des civils… sont assassinés à tour de bras. De façon générale, pendant les trois premières années du mandat du président IBK, il y a eu plus de morts au Mali du fait du conflit que pendant les 53 années précédentes de 1960 à 2013. Un constat accablant.

Front social
Le Mali est le centre de toutes les incertitudes avec un front social en ébullition. Depuis 2014, des revendications et des grèves s’enchainent au niveau des organisations syndicales. C’est ainsi que le Mali a connu pendant un mois (avril) une situation inédite dans son histoire : une grève illimitée du personnel de la santé. Elle a fait de nombreuses victimes. Il a fallu une levée de bouclier de la centrale syndicale (l’Untm) pour que le régime en place (qui refusait de négocier avec les grévistes) se décide à mettre fin à cette grève et, au-delà, à la souffrance des Maliens. Un autre front avait été ouvert, presqu’au même moment par les enseignants. Après une série de grèves, ils menaçaient carrément de prendre en otage l’année scolaire. Si un terrain d’entente a finalement été trouvé entre le gouvernement et les différents syndicats de l’enseignement fondamental et secondaire, l’année universitaire reste encore sérieusement compromise. Le Synesup, qui a déjà observé une grève illimitée en avril dernier, menace d’aller en grève.
Son goût prononcé du pouvoir et des délices du pouvoir, ses nombreux déplacements à l’étranger à bord de « son » avion présidentiel ou encore la place de certains membres de sa famille au cœur du régime sont autant de cartouches utilisées par les maliens pour dépeindre IBK en monarque isolé dans sa tour d’ivoire pendant que le Mali sombre.
Au-delà, au sein de l’opinion en général, l’on considère que le capitaine IBK navigue à vue depuis qu’il a pris la barre à Koulouba. Mais, le peuple semble actuellement résolu à le ramener sur terre. De l’avis de plusieurs analystes, IBK a intérêt à renoncer à « son projet de révision constitutionnelle ». La violente manifestation de soutien au chroniqueur radio Ras Bath, emprisonné brièvement mi-août pour ses propos contre les autorités, devrait lui servir de leçon. Aujourd’hui, la jeunesse est prête à remettre ça. La marche du 17 juin et le grand meeting du 1 juillet ont confirmés la détermination du peuple à dire NON à la dérive monarchique.
IBD
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Source : aBamako

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