BTP : entre coups de boost et coups de frein

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Le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP) parait aux yeux du profane comme l’un des plus dynamiques dans l’économie de notre pays. Pourtant, malgré la professionnalisation et l’organisation en nette amélioration des acteurs maliens du BTP, le soleil n’y brille pas pour tout le monde, si l’on en croit les responsables des associations de professionnels qui y évoluent.

Le secteur du BTP regroupe toutes les activités de conception et de construction des bâtiments publics et privés, industriels ou non, et autres infrastructures. Il est le premier secteur d’activité économique au Mali, selon l’Agence de promotion des investissements (API). Il ressort cependant d’une évaluation de la Banque mondiale réalisée en 2015, que « le secteur du BTP a chuté de 35% et les services liés au tourisme ont enregistré une chute de l’ordre de 40% » entre la crise politico-sécuritaire de 2012 et la fin de l’année suivante.

Malgré la forte résilience de l’économie malienne, qui s’est traduite par un taux de croissance de l’ordre de 5% chaque année depuis cette date, le « bâtiment ne va pas pour les nationaux », pour paraphraser un célèbre adage. En cause, selon les professionnels maliens, des procédures d’attribution des marchés et de sélection des entreprises qui font la part belle aux grosses structures étrangères de BTP et à leurs filiales de droit malien.

Un marché de grands travaux en forte expansion Du côté de l’Organisation patronale des entreprises de construction du Mali (OPECOM), on déplore que les chantiers emblématiques des efforts (reconnus) de nos gouvernements successifs en matière de développement des infrastructures soient quasiment tous attribués à de gros spécialistes étrangers. Ainsi en est-il de l’autoroute Bamako – Ségou, confiée à une entreprise chinoise, et de la rénovation de l’aéroport Modibo Kéïta de Senou, marché remporté pour la plus grande part par un consortium réunissant deux géants français du secteur.

Entre 2007 et 2012, selon le ministre de l’Equipement et des Transports de l’époque, Hamed Diane Séméga, le Mali a investi pour ses nouvelles infrastructures, principalement routières, plus de 700 milliards de francs CFA. L’effort s’est poursuivi ensuite, l’entretien courant des routes, par exemple, ayant mobilisé 12 milliards de francs CFA en 2013 et 24 milliards en 2015, selon la Cellule de Planification et de statistiques (CPS) des secteurs Equipement, Transports et Communication, pour respectivement 15 et 6,5 milliards de francs CFA de constructions nouvelles au cours des mêmes années.

L’Agence d’exécution de travaux d’intérêt public pour l’emploi (AGETIPE) répertoriait en 2015, 1 138 entreprises et bureaux d’études ou de conseil nationaux du secteur du BTP au Mali, pour un chiffre d’affaires de 23 milliards de francs CFA et 37 165 emplois créés. Des chiffres à mettre en regard du coût des grands chantiers attribués récemment à des entreprises chinoises : 120 milliards de francs CFA pour le complexe hydro-électrique de Félou dans la région de Kayes, ou 142 milliards pour le barrage de Taoussa, entre Tombouctou et Gao.

Accéder à la cour des grands Pour se mettre à l’échelle, le secteur du BTP au Mali s’est professionnalisé et organisé. En témoignent les nombreuses associations d’acteurs que l’on peut recenser : Ordres des architectes, des ingénieurs-conseils, des urbanistes, organisations patronales des entreprises, des exploitants de carrières industrielles, de sable et de gravier, société immobilières, etc… S’il y a encore des lacunes à combler en termes de formation, notamment pour les ouvriers spécialisés qui sont souvent « importés » de la sous-région CEDEAO, l’on s’accorde à reconnaitre que les ingénieurs, architectes et bureaux d’études maliens sont très compétents. C’est dire que « travailler dans les règles de l’art », au plan technique, n’est pas impossible pour les entreprises nationales.

Mais elles sont confrontées à un problème récurrent, et quasiment insurmontable pour beaucoup d’entre elles, celui du financement pérenne de leurs activités. Sans argent, peu de chances de décrocher un gros marché et de jouer dans la cour des grands en se mesurant à armes égales aux multinationales étrangères du BTP.

Les entreprises maliennes de construction n’ont en effet souvent que leurs yeux pour pleurer lors des ouvertures de plis des nombreux avis d’appels d’offres internationaux, explique Papa Bodji Touré, Secrétaire général de l’OPECMA. « Lorsque nous soumissionnons, nous sommes confrontés à de gros soucis, notamment en termes d’expérience dans des travaux similaires et de garanties financières. Nos banques ne prêtent pas de si gros montants et il nous est difficile d’obtenir des cautions de leur part pour les marchés les plus importants. Nous ne pouvons pas entrer en compétition à égalité avec ces entreprises étrangères au plan financier, ce que nous considérons comme une concurrence déloyale ».

Comment y remédier ? Par la création d’un fonds ou d’une banque d’investissement de l’Etat, qui prêterait de l’argent aux entreprises à des taux plus abordables que les établissements financiers de la place et par l’instauration d’un mécanisme de cautions solidaires entre les membres de l’OPECOM, poursuit Papa Touré. « Sinon, cela met nos entreprises en difficulté vis-à-vis de leurs fournisseurs, de leurs employés, de l’Etat et de leurs banques ». Ce à quoi s’attelle le président de la faîtière, Ismaël Diallo, patron de l’une des rares grandes entreprises de construction maliennes, elles sont au plus une dizaine, à même de décrocher aujourd’hui de gros chantiers. Un livre blanc consacré au secteur a d’ailleurs été réalisé, avec l’appui de la Banque mondiale, et devrait être rendu public sous peu.

Autre problème, celui des équipements. « Lorsqu’on leur attribue un marché, les entreprises de BTP étrangères, qui sont souvent également présentes dans d’autres pays de la sous-région, font venir leurs Caterpillars et autres Graders de leurs autres chantiers, au Sénégal, en Guinée ou en Côte d’Ivoire, sans payer de taxes. Nous, nous sommes obligés d’en acheter, en payant tous les frais requis, ou de les louer cher », ajoute M. Touré. Il estime toutefois que la résolution de ce problème est envisageable par la création d’une centrale d’achat de gros matériel par l’organisation patronale et sa mise à la disposition des entreprises par des contrats de location.

Une mine d’emplois et de richesses Le secteur du BTP, ce sont aussi les fournisseurs des entreprises, comme les quincailliers, les importateurs, les transporteurs, les détaillants, les exploitants de carrières, de sable et de gravier, les producteurs de tuiles, dalles, fers à béton, les ouvriers spécialisés (électricité, peinture, plomberie, carrelage, menuiserie, menuiserie métallique, câblage industriel, etc.). Sont concernés des milliers d’emplois et les ressources de milliers de familles. Car, comme le dit M. Touré, « quand une entreprise décroche un marché, tout le monde y gagne, même les gargotières et les vendeuses d’arachides ».

La concurrence au sein du secteur des BTP au Mali pourrait permettre à court terme aux clients d’obtenir des services de meilleure qualité aux meilleurs coûts, et aux normes et standards internationaux, si l’environnement professionnel du secteur était assaini avec une politique nationale d’attribution des marchés et de présélection des postulants qui tienne compte des spécificités des entreprises maliennes.

En outre, le secteur est porteur (et en recherche) d’innovations, que ce soit pour une meilleure promotion des matériaux locaux, une plus grande adaptation au climat et une diminution de la pression sur les ressources naturelles, ou une réflexion et des propositions au niveau de l’habitat, urbain, rural ou industriel et le foncier agricole. Le projet Bamako horizon 2030 en est un bel exemple.


Source : Africatime

Africatime

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