Monnaie unique de la CEDEAO : pourquoi le big-bang monétaire de 2020 ne peut prospérer

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Le président du Niger, Mahamadou Issoufou, a espéré que le projet de monnaie unique de la CEDEAO, l’Eco, se mette en place rapidement, à l’occasion du sommet des chefs d’Etat de cette sous-région, qui s’y est récemment tenu à Niamey. Volontariste, le chef de l’Etat nigérien a proposé la mise en circulation de l’Eco à partir de 2020 au sein des pays qui sont « techniquement prêts », suivant processus européen qui a conduit à l'Euro. L'adhésion des autres Etats se ferait alors progressivement. Une proposition reprise dans le communiqué final, traduisant ainsi, de nouveau, une volonté d’aboutissement du projet. Mais une chose que le président du Niger n’a pas expliqué clairement, c’est ce qu’il entendait par « Pays techniquement prêts ». La construction d’une monnaie unique dans la CEDEAO est assez complexe, car il s’agit ici, de regrouper 7 monnaies nationales autonomes et une monnaie commune utilisée par huit pays, dont la deuxième puissance économique de la sous-région (Côte d’Ivoire). A la lecture de nombreuses analyses et expertises développées sur la création de zones monétaires uniques, notamment la zone Euro invoquée par le président Issoufou, il est assez difficile de voir un seul pays qui sera prêt pour la date butoir de 2020. Les leçons apprises de la zone Euro La zone Euro renseigne sur quelques éléments déterminants dans la mise en place d’une monnaie commune et, de fait, la convergence économique n’est pas le premier pilier fondamental. Pour preuve, malgré leurs appartenances à une même zone monétaire (Franc CFA), les pays de l’UEMOA ne sont pas forcément convergents sur tous les aspects macroéconomiques. D'autres leçons apprises de la zone Euro, viennent mettre en doute la faisabilité du rendez-vous de 2020. Pour se lancer dans la monnaie unique, les Européens ont eu besoin de deux leaders forts, en l’occurrence le duo France-Allemagne, et surtout l’Allemagne, véritable leader économique de la zone. Elle avait besoin du marché et d’une monnaie unique pour se relancer. En contrepartie, elle apportait une certaine garantie de stabilité monétaire à des pays moins solides. Une telle configuration existe en Afrique de l’ouest avec le Nigéria, mais ce dernier semble ne pas vouloir assumer ce rôle. Au terme du sommet de Niamey, le président Buhari a affiché sa réserve sur intégration accélérée des monnaies. On peut comprendre pourquoi : Si la CEDEAO, et plus particulièrement l’Union Economique et monétaire Ouest africaine, sont d’importants marchés pour ce pays, absorbant près de 2 milliards $ de ses exportations, ce volume des échanges reste très proche de la relation économique avec l’Afrique du sud toute seule (1,9 milliard $) et très faible en comparaison aux exportations globales du Nigéria en 2016 (35,8 milliards $). C’est tout le contraire de l’Allemagne qui, au moment des discussions sur une zone monétaire européenne, exportait déjà l’essentiel de ses produits sur le marché européen. Par ailleurs, la Côte d’Ivoire exporte plus dans la CEDEAO (2,8 milliards $ en 2016) qui est son principal marché africain, mais avec des exportations totales qui, à la fin 2016, ont représenté seulement 11,3 milliards $, l’économie ivoirienne reste assez modeste, comparée à celle du Nigéria. L'autre enseignement qu’on apprend de la zone Euro, c’est que, même si les économies ne sont pas convergentes, elles doivent être suffisamment complémentaires, afin de permettre l’accomplissement de projets communs, qui seront le premier socle de financement de la monnaie unique. En Europe, il y avait notamment la Politique Agricole Commune et d’autres projets communautaires importants, comme Airbus, par exemple. Toute chose qu'on ne retrouve pas encore dans la CEDEAO. Des éléments techniques essentiels non encore accomplis Les autres éléments qui permettent d’être réservé sur la possibilité d’un lancement de la monnaie unique en 2020, sont d’ordre purement technique. Jusqu’ici, les discussions semblent être portées par les pouvoirs exécutifs, notamment les ministres et les chefs d’Etats. Le point de vue des banques centrales n’est pas clairement exprimé, alors que dans le cadre d’une union monétaire, harmoniser les politiques monétaires s’avère essentiel. De ce fait, on aurait, selon certains experts (notamment de la Banque Africaine de Développement), déjà dû avoir un projet de politique monétaire commune (gestion des réserves de change et gestion de la liquidité) qui fasse déjà l’objet d’une évaluation dans chaque pays concerné. A cela, on ajoutera le fait que le traité instituant le projet l’union monétaire entre les pays membres de la CEDEAO et sa ratification dans tous les pays membres n’est pas encore effectif. Enfin l’élaboration, l’adoption et la ratification des statuts de la future Banque centrale de la CEDEAO dans tous les pays membres restent à réaliser. On voit donc mal comment le big-bang monétaire préconisé par le président du Niger pourrait se faire, si ce n’est à titre symbolique. Peut-être un espoir pourrait venir du Maroc. Le royaume est fortement ancré dans les économies, notamment de l’UEMOA, et pourrait en tandem avec la Côte d’Ivoire, constituer le binôme moteur, compensant les hésitations du Nigéria. Mais le Maroc joue sa propre carte, en cherchant précisément des débouchés pour accroître sa production et réduire les inégalités au sein de son économie, via l'amélioration des chiffres de l'emploi. Même si le Roi Mohammed VI souhaite sincèrement établir des relations gagnant-gagnant, les récents chiffres de l'excédent commercial du Maroc sur les pays de la CEDEAO montrent bien que son intérêt est d'abord économique, alors que l'Eco est avant tout un projet politique. Idriss Linge Source : Africatime Africatime

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