Ibrahima Ba Directeur Général de SUNU assurances en exclusivité : “Les assureurs maliens ne sont pas aussi bien organisés que leurs collègues des autres pays”

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Pour plonger dans le monde des assurances après la 42è session de la Fédération africaine des sociétés d’assurances de droit national (Fanaf) qui vient de se tenir à Kigali, au Rwanda, il y a tout juste quelques jours (du 12 au 15 février 2018) nous avons sollicité et obtenu une interview exclusive du directeur général de Sunu Assurances Mali qui a répondu à nos questions sans détour, notamment sur les contraintes au développement du marché malien des assurances, les complaintes de la clientèle sur le retard de paiement des primes de sinistre, les perspectives de l’assurance au Mali et tant d’autres sujets intéressants. Aujourd’hui-Mali : M. le Directeur général, comment se porte le groupe Sunu Assurances qui fête ses 20 ans ? Ibrahima Ba : Nous fêtons nos 20 ans, c’est vrai ! 20 ans c’est de la maturité. On a mis en place les jalons et maintenant il faut essayer de développer. On est actuellement présent dans 14 pays avec trois compagnies d’assurances. Je pense que c’est le moment d’aller chercher de grosses parts de marché et de consolider nos capacités financières. 20 ans, c’est jeune et c’est vieux à la fois, mais par rapport aux autres groupes, on est jeune, on a du chemin à faire et on compte y aller plus vite. Et qu’en est-il précisément de Sunu Assurances Mali ? On est présent sur le marché malien depuis 2012. Ce n’était pas la bonne période où il fallait arriver, mais depuis trois ans maintenant on a une progression régulière. On va passer à un chiffre d’affaires de 1,9 milliard Fcfa cette année. On a quelques segments sur lesquels compter et on essaie de se positionner, de faire un peu plus dans la sélection des risques, d’être beaucoup plus professionnel et de faire ainsi de bons résultats. On ne court pas vraiment vers le chiffre d’affaires, mais c’est d’abord de structurer les choses, d’avoir des assurés fiables, de faire les choses d’une manière technique et de respecter les règles de la Cima. Avez-vous une idée de la part de marché que Sunu Assurances détient au Mali à l’heure actuelle ? L’année dernière on était à 7% du chiffre d’affaires global des assurances au Mali, mais notre objectif c’est d’atteindre les 10, voire 15% à l’horizon 2020. Mais avec la nouvelle réglementation de la Conférence interafricaine des marchés d’assurances (Cima) qui va entrer en vigueur en juillet 2019, où le capital social des compagnies d’assurance va se situer à 3 milliards de Fcfa contre 1 milliard maintenant, c’est sûr que le marché va changer de physionomie. On ne sait pas qui va rester et qui et qui vont aller ensemble dans le cadre d’une fusion, parce qu’aucun des acteurs du marché n’a encore dévoilé son jeu. Sunu Assurances est arrivé sur le marché malien en 2012, dites-vous. La crise que vit le Mali n’a-t-elle pas de répercussion sur les activités ? C’est ce que tout le monde vit. C’est sûr que nous aurions aimé nous déployer sur tout le territoire malien, mais nous ne pouvons pas le faire actuellement. On essaie cependant de faire avec, en espérant que les choses vont aller dans l’ordre et que nous allons bientôt pouvoir nous déployer sur l’ensemble du territoire. Y a-t-il des produits nouveaux lancés par Sunu Assurances ? Vous savez, dans le métier, on parle souvent de produits nouveaux mais ce ne sont vraiment pas des produits nouveaux. En réalité, il y a de gros segments sur lesquels on essaie d’innover comme par rapport à l’environnement. C’est vrai que, depuis l’année dernière, nous avons un risque spécifique pour les violences politiques et les événements qui ont trait à la politique et on essaie de développer ce produit-là. On a aussi un produit maladie pour les familles, parce que la plupart des assureurs ne voulaient pas couvrir ce genre de risques. Maintenant nous l’avons intégré dans notre stratégie. Et cette année, nous allons faire des campagnes pour lancer ces deux produits beaucoup plus, mais ce sont des produits qui existent. On essaie aussi tout le temps d’adapter les autres différents produits à un environnement particulier, mais dans le secteur des assurances, surtout en IARD (incendie, accidents et risques divers), un nouveau produit veut dire peut-être adaptation d’un produit qui existe déjà. Parce que pour l’automobile par exemple, on peut adapter, on peut proposer le remorquage ou des choses comme ça, mais ce ne sont vraiment pas de nouveaux produits. Monsieur le Directeur général, dans huit pays, Sunu Assurances est dans l’activité assurances-vie. Pourquoi pas de l’assurance-vie au Mali pour Sunu Assurances ? Maintenant, la règlementation ne nous permet pas d’avoir une compagnie qui fait de la vie et de la non-vie. On est obligé d’avoir de façon distincte une compagnie d’assurance-vie et une compagnie d’assurances non-vie. A l’origine, le groupe Sunu faisait beaucoup d’assurances vie parce que les compagnies qu’on avait reprises chez Axa étaient des compagnies d’assurance-vie à l’origine. Aujourd’hui, le groupe Sunu a la plus grosse compagnie d’assurance-vie de la zone Cima. Elle se trouve en Côte d’Ivoire. On s’est rendu compte que l’assurance-vie a un volume important sur le chiffre d’affaires et on a voulu développer le volet non-vie. Je me suis rendu compte en regardant les chiffres qu’on est dans 8 pays en assurance-vie, mais malgré cela on est présent aussi dans 9 pays en non-vie, avec des compagnies qui viennent toutes de naître. C’est dire qu’on a pris très tard le chemin de l’assurance-IARD, mais il faut comprendre qu’on a créé et développé beaucoup plus ces derniers temps des compagnies d’assurances IARD pour rattraper un peu l’assurance-vie. C’est donc une option. On est venu au Mali et on y a créé une compagnie qui est partie de rien car on n’a racheté ni portefeuille ni rien d’autre. On attend que Sunu Assurances Mali soit bien en place, peut-être qu’après on développera l’activité assurances-vie au Mali. Mais c’est sûr que, l’idéal c’est d’avoir dans tous les pays une compagnie d’assurance-vie et une compagnie d’assurance non-vie afin de proposer une offre complète à nos clients. En parlant du marché malien des assurances, n’est-il pas étroit pour le nombre d’intervenants qui s’y trouve, comme il en donne l’impression ? Il y a 8 compagnies qui interviennent en assurances-dommages. Il y a un assez gros marché, mais les primes ne reflètent pas l’activité économique ferme. C’est un problème de culture d’assurance que les gens n’ont pas vraiment, mais c’est valable dans toute l’Afrique. Alors, pourquoi le Mali en termes de chiffres se trouve derrière le Burkina ou le Togo, c’est la grosse question qu’il faut se poser. Après deux ans de présence sur le marché, parce que moi je suis au Mali il y a deux ans, je constate que la culture de l’assurance est un peu pareille partout en Afrique, mais au Mali il y a un problème d’organisation du marché de l’assurance. Je vois que les assureurs maliens ne sont pas aussi bien organisés que leurs collègues des autres pays. Ici on a tendance à se battre entre nous, à se prendre chacun des affaires et à les déplacer, mais c’est au détriment des assureurs que nous sommes. On va prendre un contrat qu’on amène d’un assureur A à un assureur B en diminuant la prime pour avoir ce marché, alors qu’on aurait pu nous entendre, rien que sur les gros risques, pour avoir une cotation pareille pour tout le monde. Mais même sur les gros risques on tire les primes à la baisse et c’est pourquoi le développement que nous faisons, il y a un contre développement derrière consistant à diminuer les primes qui existaient. Donc quand notre marché croît par exemple de 10% parce qu’on a eu de nouveaux contrats, par ailleurs les contrats qui existaient les primes ont baissé de 2 ou 3% et ça joue sur notre marge de progression. Les assureurs ont intérêt à s’organiser plus afin qu’il y ait une collaboration franche pour pouvoir tirer le marché vers le haut. Cela explique-t-il que lorsqu’on prend le chiffre d’affaires en matière d’industrie d’assurance, le Mali se classe derrière le Togo et le Burkina ? C’est une des explications comme vous le dites bien, mais il y a d’autres explications. Par exemple sur le plan fiscal, vous verrez que la fiscalité est très forte sur les assurances au Mali par rapport à d’autres pays. Au Sénégal, je crois que sur la branche maladie où on dit que c’est à risque social, la taxe d’assurance est de 4%, alors qu’ici elle est de 20%. Sur le plan de la parafiscalité aussi, si on fait des efforts on peut atteindre plus de gens, sinon la police d’assurance va coûter plus cher parce que la taxe d’assurance pèse un peu. Pour tous les risques d’assurance, la taxe tourne autour de 20% au Mali. On a fait des études au niveau du Comité des assurances du Mali et on s’est rendu compte que la parafiscalité était plus lourde au Mali qu’ailleurs. C’est donc un handicap. Ajouté à l’argument que j’ai développé plus haut, cela constitue des facteurs qui expliquent pourquoi nous sommes un peu derrière ces pays que vous avez cités. Mais cela donne aussi de l’espoir si on arrive à régler ces problèmes et on est sur ce chemin-là parce qu’il y a eu les états-généraux des assurances du Mali, au cours desquels on a identifié un ensemble de solutions permettant de tirer le marché vers le haut. En dehors de cela, quelles sont selon vous les contraintes au développement des activités de l’industrie des assurances au Mali ? Il y a tout ce que je viens de développer tantôt, mais comme je vous l’ai dit, on a tenu les états généraux des assurances au Mali en 2017 et on a un ensemble de mesures qu’on ne peut pas appliquer seuls, les assureurs. Les pouvoirs publics doivent nous aider à les appliquer. Ce qui est sûr, on a identifié les goulots d’étranglement. Maintenant l’action est double. Il s’agit de l’action des assureurs et celle des pouvoirs publics. Ce qui fait qu’on a un plan stratégique qui permet, à l’horizon 2027, d’atteindre le point de croissance qu’on voudrait avoir. Monsieur le Directeur général, les assurés se plaignent généralement que les compagnies sont promptes à encaisser les primes, mais peu diligentes au décaissement à la survenance des sinistres. Que répond Sunu Assurances pour rassurer les clients et prospects ? Vous voyez que dans ma démarche tout au long de cet entretien, je me suis toujours efforcé d’avoir une explication terre-à-terre pour permettre de mieux faire comprendre certaines choses parce qu’à l’origine les gens pensent que l’assurance, c’est très compliqué. Ce n’est pas ça. Mais il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites. C’est aussi un autre facteur bloquant qu’on aurait pu identifier à votre question précédente. C’est vrai que les assureurs locaux ont tendance à mettre en avant la production plutôt que la partie sinistre. Mais moi je précise que la vocation de l’assureur c’est de payer des sinistres. Et nous, au niveau de Sunu Assurances Mali, on en fait un point d’honneur. On est l’une des rares compagnies à recevoir des réclamations de sinistre et de répondre pour au moins dire à l’intéressé qu’on a ouvert un dossier de sinistre sous tel numéro et voilà les démarches qu’il faut pour pouvoir prétendre à une indemnité. Dans notre métier aussi, ce qui est difficile, c’est que lorsque quelqu’un a un sinistre il ne peut pas être endommagé juste par sa déclaration. Il a besoin d’éléments qu’il faut produire pour pouvoir justifier la perte qu’il a subie et d’autres dommages. C’est là où les assureurs pêchent parce qu’ils ne vont pas vers ces assurés, comme ils l’avaient fait quand ils cherchaient à avoir leurs primes, pour leur demander des informations afin de pouvoir les indemniser. L’assureur d’avant ou l’assureur classique ne faisait pas cela. Il restait dans son bureau et disait que son dossier n’était pas complet pour pouvoir procéder à une indemnisation. Ce dossier, il faut essayer de le compléter. Et c’est l’assureur qui doit relancer parce que nous à Sunu Assurances, on relance les intéressés pour produire les documents et on paye les sinistres. On en fait un point d”honneur et je vous mets au défi d’aller sur le marché pour demander qui a un sinistre à Sunu Assurances et que l’assureur tarde à s’exécuter. J’ai reçu des lettres des avocats qui nous disent que nous sommes l’une des rares compagnies à les relancer sur un dossier. Parce que nous, vous nous écrivez aujourd’hui, demain nous vous répondons. Si vous avez mandaté un avocat qui nous réclamera 100 millions, on lui dira que nous avons reçu sa réclamation, mais nous sommes désolés, c’est 10 millions. Ça nous permet de régler rapidement nos dossiers parce que si moi je ne règle pas ledit dossier à 100 millions, il faut que je le provisionne dans mes comptes à 100 millions parce que c’est ça la réclamation que j’ai. Alors que si je transige tout de suite, je vais payer 10 millions et ce sera 10 millions dans mes comptes donc c’est plus intelligent. Je pense qu’avec la nouvelle vague de dirigeants dans le secteur des assurances, la tendance va s’améliorer un peu et ensuite aussi, il y a le législateur, notamment la Cima qui est là et qui veille sur la cadence de paiement de nos sinistres pour pouvoir nous inviter à les payer parce que c’est ça la vocation de la Cima. Les TICs entrent de plus en plus dans les habitudes. Quel rôle pourraient-ils jouer dans le développement du secteur des assurances ? C’était un peu le thème de la dernière (la 42è) assemblée générale de la Fédération africaine des sociétés d’assurances de droit national (Fanaf) tenue à Kigali, au Rwanda, du 12 au 15 février 2018. On y a beaucoup parlé de développement des TICs par rapport à notre métier. Cela va nous permettre d’atteindre le plus de monde possible. Mais il va falloir qu’on s’y adapte et qu’on gère non seulement la règlementation pour pouvoir avoir accès à cela, mais c’est quelque chose d’indéniable qui va affecter notre métier parce qu’il va falloir s’adapter à la technologie pour savoir comment l’utiliser pour l’adapter à nos opérations. Par exemple, comment recevoir un paiement par téléphone ? Comment transférer un contrat et comment le faire valider ? Dans notre métier aussi, il y a beaucoup de choses palpables et on ne peut donc pas tout faire sur le net. Mais autant on y pense, on dit que s’adapter aux TICs ce n’est même pas pour demain, c’est pour aujourd’hui et il faut être prêt pour cela. Dans des marchés développés comme au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Sénégal, ces outils sont déjà utilisés pour commercialiser des produits d’assurance. Votre dernier mot? C’est de souhaiter que la paix revienne au Mali. C’est important car cela nous permet tous d’être dans de superbes conditions pour faire notre métier, exercer nos activités. Je crois qu’il n’y a rien de plus précieux que la paix ! Je suis depuis maintenant deux ans au Mali, mais mon plus grand souhait, c’est qu’il y ait la paix au Mali et en Afrique. Réalisé par Amadou Bamba NIANG Source : aBamako aBamako

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