La Chronique du jeudi : La Faim (I)

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Ce jour-là, mon ventre commençait à jouer le même refrain de la faim. Depuis que ce méchant dictateur s’était installé dans le ciel, je n’avais rien mis sous la dent. Je n’avais encore jamais dit à personne combien je vomissais ce soleil, parce que cela me faisait l’effet d’un coup de poignard dans le cœur de penser qu’il régulait notre vie, qu’on devait se lever quand il poignait, et se coucher quand il se couchait. J’en arrivais à me demander ce que c’était que, pour nous, ce mimétisme. Même mon ventre aussi se réveillait de son sommeil, et, tout de suite, se mettait à réclamer sa créance. Oui, la faim est un créancier implacable. Je jetai un regard fugace sur le foyer d’où je ne voyais s’élever pas de fumée. La marmite était telle que Mah l’avait laissée hier soir : renversée. Les tasses de repas gardaient encore les traces des va-et-vient de nos mains aussi tranchantes qu’une lame pour prendre une poignée de riz. En voyant les margouillats parader dans les cendres du feu de bois du foyer, une bordée d’injures me vint à la bouche, mais elles furent réprimées par les larmes qui pleuvaient de mes yeux, des larmes que je sentais couler dans mon ventre, des larmes que je sentais marcher sur mes deux joues pour finir dans la boue. Mon père, qui savait que je lui battais froid, disait qu’un homme ne pleurait pas, mais moi, je m’en battais la quequette, je pleurais tout mon soûl, tant pis pour lui. Le soleil avait déjà atteint sa vitesse de croisière dans le ciel. Mah n’avait pas mis le nez dehors pas même une seule fois. Le matin, je l’avais surprise arrêtée à la fenêtre pour regarder partir au marché les autres femmes. Les femmes des autres hommes. Et je l’avais vue qui pleurait. Il y avait, dans son cœur, le feu d’une tristesse qui brûlait tout espoir de lendemain heureux. Il y avait ces souvenirs qui remontaient. Celui d’une grande-sœur qui lui avait dit, un jour, avec une drôle de bobine, de mettre un frein à une procréation vaine pour un homme qui n’en était pas un. Mais aussi celui d’un frère qui lui avait une fois flanqué des tartes quand elle avait voulu abandonner cet homme-là. Il y avait l’angoisse d’être l’épouse d’un homme qui avait juré de ne pas se tuer à travailler pour nourrir des enfants qui ne seraient pas siens. Il y avait la douleur, tenace, des coups de poing qu’elle encaissait chaque fois qu’il était à court de cigarettes et d’argent. Soudain, j’entendis des pas venant de la maison. C’était Mah. Ses pas, qui étaient ceux de la précipitation, me faisaient oublier jusqu’à la faim qui commençait à me broyer les entrailles, et me dictaient l’ordre de la suivre sans poser de question. D’ailleurs, de question, il n’y en avait pas à poser sinon pour se torturer l’esprit. Mais je compris vite qu’elle ne partait nulle part quand elle rebroussa chemin brusquement, comme avait le don de le faire Naïni, la folle qui passait le clair de son temps à arpenter les rues du quartier. Je savais que Mah n’était pas folle. Du moins, pas encore. Ce qui accentuait davantage ma crainte, c’était qu’elle refusait toujours de croiser mon regard sur lequel il n’y avait pourtant nulle part trace de reproches. J’avais aussi du mal à supporter l’idée que les voisins allaient répandre des bruits malveillants sur ma famille. Perdu, je l’étais dans ma pensée lorsque je vis Mah trônant dans une chaise, le transistor scotché à l’oreille gauche. Elle se tourna subitement vers moi : « Tu entends ça, trois millions de fils d’Adam ont faim dans le pays. Trois millions de personnes dont nous faisons partie. Allah Akbar ! Qu’Allah aie pitié de nous ! » Je ne dis rien, préférant la laisser à son monologue. Oui, les gens avaient faim, les récoltes n’avaient pas tenu la promesse des semences à cause de la sécheresse qui s’abattit sur le pays comme des faucons fous sur leur proie. Les corps devenus squelettiques étaient dévastés davantage par le choléra, la diarrhée. Oui, il y avait la sècheresse. Il y avait la famine. Mais je savais mieux que personne que cela ne rimait à rien de s’apitoyer sur le sort qui était le nôtre. Qu’il fallait autre chose que la complainte. Soudain, mon père vint s’arrêter dans l’encadrement de la porte, s’étira, bailla si longuement que, pris de paresse et de sommeil, il s’en retourna à l’intérieur. Nous avions compris, Mah et moi, que la faim commençait à lui labourer les entrailles. Mah coulissa vers l’endroit où il était débout un regard furax, hocha la tête quand elle se rendit compte qu’il était déjà au lit. Depuis quelques années, tout allait à vau-l’eau de ce lien de mariage qui les unissait, et les interminables engueulades achevèrent de me confirmer dans l’idée que le fossé qui les séparaient s’approfondissait insidieusement. Les récriminations que Mah lui adressaient n’étaient pour lui rien de moins que des aboiements de chien qui ne pouvaient empêcher la caravane de passer. Bokar Sangaré Source : aBamako aBamako

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