Les coups de la vie : Mon oncle était en effet un sorcier

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Il y a de cela six années, l’oncle de papa est venu chez nous pour des soins en ophtalmo. Pépé Zakoulé était adorable. Il m’amusait énormément. Il voulait tout savoir sur ce qui se disait à la télévision et sur le fonctionnement des technologies de l’information et de la communication (Tic). J’essayais de lui expliquer les choses, mais il ne retenait jamais rien. Je crois que c’est parce qu’il était trop vieux. Et en plus, il ne comprenait pas le français. D’ailleurs, la communication entre nous était difficile. J’étais souvent obligé de faire intervenir papa. Pépé Zakoulé était resté plus de six mois chez nous. Je sentais que sa présence irritait maman. Je l’ai surprise une fois en train de se plaindre à papa à cet effet. Maman estimait que pépé était guéri et qu’il pouvait enfin retourner au village. Papa en était très gêné. Il a fait comprendre à maman que le désir de retourner au village revenait à son oncle. Cependant, celui-ci ne semblait pas vouloir y retourner. Pourtant, son traitement était fini et le médecin lui avait prescrit des verres pharmaceutiques. Après la mort de mon grand-père, pépé Zakoulé qui était son frère cadet, avait assuré sa scolarité pendant deux années. Papa en a déduit qu’il avait une dette envers lui. Mon défunt grand-père avait eu deux fils : mon père et mon oncle Léonard qui vivait en France. Celui-ci n’aimait pas beaucoup pépé Zakoulé. Il le traitait d’hypocrite et d’intéressé. Le seul à lui passer ses caprices, c’était papa. Maman le trouvait encombrant, car depuis sa venue, nous assistons, presque tous les jours, à des visites inopinées de personnes venues du village. Et sans même demander l’avis de papa et de maman, pépé les invitait à séjourner chez nous. Le seul à apprécier sa présence, c’était moi. Je le trouvais complètement déphasé. Nous étions dans deux mondes différents. Il se plaignait souvent à papa, des vêtements que portait maman. Il lui reprochait aussi de n’avoir pas épousé une femme de sa région. Presque tous les jours, lorsque tonton Léonard appelait, il conseillait à papa de faire partir pépé Zakoulé au village, car il le voyait régulièrement dans ses rêves. Puis un jour, nous avons appris la mort d’oncle Léonard. Son épouse a dit qu’il n’avait pas été malade. Pendant la nuit, il avait crié subitement dans son sommeil, avant de rendre l’âme. Papa était inconsolable. Le corps de tonton Léonard a été rapatrié. Papa avait souhaité qu’il soit enterré au village, à côté de la tombe de leur père. A l’arrivée de la dépouille de l’oncle, tout le monde était à l’aéroport, sauf pépé Zakoulé. Il se plaignait de douleurs au ventre. Le lendemain, après la levée de corps, la dépouille de l’oncle devait être transférée au village. Là encore, pépé a dit qu’il ne pouvait pas y aller, parce qu’il avait eu un malaise. Visiblement papa n’a pas apprécié. Etant l’aîné de la famille, il estimait que pépé devrait coordonner les choses. Avant notre départ au village, pépé m’a fait signe de le rejoindre dans sa chambre. Il a passé sa main sur mon épaule gauche, puis m’a tendu une somme de 500 francs en ajoutant : “Dès que tu arrives au village, tu vas saluer mon cousin Denis de ma part. C’est important. Cela fait longtemps que je n’ai pas de ses nouvelles. Dis-lui que tout va bien ici. N’oublie surtout pas. C’est très important”. Pendant que pépé me parlait, il exerçait une énorme pression sur mon épaule. J’ai compris en sortant de là qu’il n’était pas aussi malade qu’il le disait. Je crois qu’il n’avait juste pas envie d’aller au village. Mais pourquoi ? Que pouvait bien cacher son refus de se rendre à l’enterrement de son neveu ? N’ayant trouvé aucune réponse. J’ai rejoint papa et maman pour le départ. Au village, c’était beaucoup d’émotions. Nous avions du mal à contenir nos larmes, Papa pleurait tel un gamin. Maman n’arrêtait pas de dire que la mort de tonton était de la pure sorcellerie. Mon père n’y faisait pas attention. Pendant notre séjour, maman ne voulait pas que je fasse un pas sans elle. Surtout que c’était mon premier séjour au village. Pendant tout le trajet du retour, ma mère n’a pas cessé de critiquer pépé Zakoulé. Elle le trouvait indigne, pour avoir abandonné sa famille au village. Mon père ne réagissait pas aux propos de maman, trop affecté qu’il était, par la mort de son frère. J’ai eu envie de dire à maman que pépé n’était pas vraiment malade comme il le faisait croire, Cependant, je savais que ce serait jeter de l’huile sur le feu. De retour à la maison, c’est moi qui suis tombé malade. J’avais une douleur atroce à l’épaule gauche. Je n’arrivais même pas à porter, ou même à enlever mon propre vêtement. Toute la nuit, je n’ai pas fermé l’œil. En plus de la douleur, je sentais une odeur de pourriture autour de moi. Ma mère était à mes côtés, inquiète. Très tôt le matin, elle m’a conduit à l’hôpital. La douleur était si forte que je ne supportais pas qu’on pose la main sur mon épaule. Le médecin, qui n’y comprenait rien, a souhaité qu’on fasse une radio pour détecter le mal. La radio n’a rien révélé, curieusement. Le médecin a tout de même prescrit des baumes et des calmants. Une fois à la maison, les douleurs ont redoublé d’intensité. Pépé est venu me voir à plusieurs reprises. Apparemment, mon état l’inquiétait. Pendant que je pleurais à chaudes larmes, il m’a demandé si j’avais pu transmettre son message à son cousin au village. Je n’ai pas répondu, car je souffrais trop pour prêter attention à ce que je considérais comme futile. Pendant plus d’une semaine, je soufrais de ce mal mystérieux que la médecine moderne n’arrivait pas à vaincre. Maman était très inquiète. Elle craignait que ce soit l’œuvre de personnes malintentionnées. Papa ne voulait pas qu’elle parle ainsi, car selon lui, un enfant de Dieu ne devait pas croire aux sorciers. A un moment donné, je n’arrivais plus à manger. L’odeur de pourriture m’envahissait. Et j’avais de plus en plus l’impression de la porter sur moi. Je me pulvérisais de toutes sortes de parfum de qualité, mais l’odeur ne me quittait pas. J’avais totalement perdu l’appétit du fait de cette odeur que j’étais le seul à sentir. Maman a donc décidé en fin de compte de me conduire chez une guérisseuse. Dès que nous avons mis pied chez cette dame, elle m’a demandé de ressortir en pinçant ses narines : “Sors ! Sors tout de suite ! D’où viens-tu avec cette odeur de cadavre en putréfaction ?”. Ma mère était surprise, car j’avais beau lui expliquer, elle disait que c’était mon imagination. Le visage froissé, la guérisseuse a d’abord procédé à la purification de son espace, avant de nous inviter à rentrer. “D’où sors-tu avec toute cette charge de viande pourrie à l’épaule ?”, interrogea-t-elle. Surprise par la question, maman s’est chargée d’expliquer à la bonne dame que je souffrais, depuis notre retour du village, de douleurs atroces à l’épaule gauche. La dames m’a regardé attentivement puis m’a frappé violemment à l’épaule avec un chasse-mouches. “Tu étais censé transmettre un message au village. Pourquoi ne l’as-tu pas transmis au destinataire ?”, m’a-t-elle demandé. Je ne comprenais rien à la question. Elle m’a encore frappé avec son chasse-mouches. “Quelqu’un de ta famille t’a demandé d’aller transmettre un message à une personne qui lui étant chère, une fois au village ?”, a-t-elle insisté. J’ai tressailli, car je venais de me souvenir de la commission de pépé à son cousin du village. Après avoir raconté les circonstances dans lesquelles j’avais été chargé de transmettre le message, la guérisseuse a souhaité rencontrer pépé pour clarifier certaines choses. Maman a informé papa de ce qui se passait. Mon père ne voulait pas qu’on accuse son oncle. Selon lui, maman voulait à tout prix que son oncle quitte notre maison, raison pour laquelle elle avait imaginé cette histoire. Il a fallu que la guérisseuse se montre insistante et lui fasse comprendre que si cette charge de viande que je porte sur l’épaule n’arrivait pas à destination. J’en mourrais, avant que papa prenne cela au sérieux. Ce dernier était inquiet. Il a donc donné son accord afin que la guérisseuse interroge son oncle. Au départ, il niait vigoureusement les faits. Mais lorsque la dame l’a frappé d’un coup sec avec son chasse-mouches, il est devenu docile. Et il a avoué qu’il m’avait demandé de transmettre de la chair humaine à son cousin. C’était la part du butin qui lui revenait. Toute l’assistance était médusée. Après l’avoir frappé à nouveau, la guérisseuse a demandé à mon pépé d’où provenait cette chair humaine. Apparemment, le chasse-mouches exerçait une forte pression sur pépé Zakoulé. Une larme s’est mise à couler le long de sa joue. La guérisseuse était aux aguets, prête à frapper à nouveau. Pépé tremblait de tout son corps. Puis, a enfin avoué que c’était la chair de tonton Léonard. Il devait offrir un membre de sa famille à la confrérie et c’est Léonard qu’il a choisi sous prétexte que ce dernier ne le portait pas dans son cœur. C’était la consternation. Le plus urgent étant de me sauver la vie, papa a obligé pépé à rassembler ses affaires. Direction : le village. Il fallait obligatoirement que le cousin de pépé me débarrasse de son colis afin que je guérisse définitivement. Ainsi, en compagnie de la guérisseuse, nous avons rencontré cet autre malfaiteur. Tout honteux, il a essayé de se dérober. Mais il n’a pas échappé au chasse-mouches de la guérisseuse. Il s’est mis lui aussi à table. Il est venu vers moi, m’a touché l’épaule quelques seconde, puis il est reparti. J’ai senti, séance tenante, un énorme soulagement. Je me sentais subitement plus léger. Et l’odeur de cadavre en putréfaction avait également disparu. La guérisseuse s’est volontairement chargée de donner une bonne correction à ces deux sorciers et aussi à quatre autres qui faisaient partie de la même confrérie, nous débarrassant ainsi de l’emprise du fameux oncle de papa. Les Coups de la vie Source : aBamako aBamako

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