Religieux et politiques : L’idylle et la guéguerre par à-coups

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Dans une récente sortie publiée sur les réseaux sociaux, le Guide des Ançars non moins président du groupement des leaders religieux du Mali, Ousmane Madani Cherif Haïdara fulminait : «Le président a promis 150 hectares… Mais, jusqu’à présent, au nom de Dieu, rien, rien du tout !». Cette sortie ajoutée à la brouille supposée ou réelle entre des responsables religieux et des leaders politiques maliens relance le débat du climat « je t’aime moi non plus » entre ces deux mondes. A une récente question (lors d’une interview) à lui adressée sur l’immixtion du religieux dans la politique, l’imam et président du Haut conseil islamique du Mali (HCIM) Mahmoud Dicko dira : «…Les politiciens s’immiscent aussi dans notre champ… Les politiciens, chaque fois qu’il y a élection, ce sont eux qui rentrent dans notre domaine. Ils vont aller voir les marabouts, les chefs religieux, mais ils ne sont jamais restés chez eux pour dire qu’ils n’ont rien à voir avec nous. Ce sont eux qui ont commencé à nous démarcher. » Avant de souligner plus loin qu’il lui serait difficile de se taire sur des questions qui, aujourd’hui, engagent ou intéressent plus de 98% de Maliens (musulmans, ndlr). Relations conflictuelles entre temporel et spirituel ? La sociologie de Max Weber aborde la religion et la politique comme des « sphères de valeur » ou des « ordres de vie » distincts. En d’autres termes, elle part de la différence entre le politique et le religieux et s’efforce de distinguer l’un et l’autre d’un point de vue conceptuel (et systématique). Elle opère aussi cette distinction en songeant aux contextes sociaux dans lesquels religion et politique se recoupent ou sont en étroite corrélation l’une avec l’autre. En ce qui concerne ces deux ordres de vie, Weber avait également en tête une différenciation, entendue comme une évolution à long terme et une séparation… Max Weber s’interroge sur la relation conflictuelle qui s’instaure entre les valeurs religieuses universalistes et les lois autonomes du politique. Pour Cyril Brun, le Délégué général de l’Institut éthique et politique Montalembert à Paris, la relation politique et religion ne peut donc pas être neutre parce qu’elle suppose de la part du politique de garantir la liberté de religion, mais aussi de veiller à ce que cette liberté ne soit pas contraire à la vérité de l’homme. On en revient au sens premier de la politique : la politique doit s’intéresser à l’homme dans sa vérité parce qu’elle est le garant de son bonheur. Le responsable politique ne peut pas être un simple technicien. Aussi, le politique ne doit-il pas se soucier du rapport avec la religion, puisque celui-ci lui est dicté par le bien commun. Mail il doit se soucier de chercher la vérité sur ce qu’il y a de meilleur pour l’homme et si la religion entre dans ce « meilleur », il n’ a d’autre choix que de le promouvoir. Dans le cas contraire, il devra la combattre. Le débat sur les rapports entre politique et religion fait aussi souvent référence au concept de laïcité, qui sous-entend la séparation entre le temporel symbolisé par l’Etat et le spirituel que gère le religieux. Or, il est apparu ces dernières années une certaine crise de l’Etat. Celle-ci se manifeste par les défaillances de l’Etat à assurer ses fonctions dites régaliennes : sécurité, école, santé, emploi voire le simple bon fonctionnement des institutions. Et dans ces situations, l’on tend souvent et encore la main au religieux pour « aider à sortir de la crise ». Il s’en suit que l’imam, le prêtre se voit de facto investi d’un pouvoir de pompier, de détenteur de solutions, de pacificateur. Il en tire légitimement une fierté et une sorte d’attribut de faiseur de roi. Car, tout processus de sortie de crise est sanctionné ou marqué par un renouvellement de l’institution dirigeante. Cet épisode s’est surtout fait remarquer depuis les lendemains du discours de La baule de François Mitterrand. Ce qui avait généré la vague des conférences nationales dans plusieurs pays africains. L’on se rappellera des prélats célèbres comme Monseigneur Joseph Monsengwo en RDC, Philippe Fanoko Kpodzro au Togo, De Souza au Bénin, André Salifou au Niger, André Milongo au Congo-Brazzaville… Des religieux au chevet des processus vérité, justice et réconciliation Cette tendance sera poursuivie avec la série des Commissions vérité, justice et réconciliation largement placée sous le leadership des « hommes de Dieu » avec Monseigneur Desmond Tutu d’Afrique du Sud et bien d’autres. Au Mali, le Cherif de Nioro et d’autres dignitaires religieux ont toujours été déifiés et abondamment révérés par les premiers responsables politiques et par le citoyen lambda. Et, pour des rendez-vous électoraux décisifs, leur avis ou consignes étaient considérés comme des directives divines. Il s’ensuit que la laïcité même peut en prendre des coups, mais l’intérêt du moment étant que le faiseur de roi fasse son œuvre ! L’on se demande si cette quasi-jurisprudence établie va être encore de mise pour l’élection présidentielle du 29 juillet prochain. Il semble que les religieux ont quelque peu perdu de leur influence directrice sur les choix politiques. Cela du fait justement qu’il y a une sorte de déception par rapport à leurs orientations de 2013. Ce qu’il faut ajouter au climat de froid qui a envahi leurs rapports avec les dirigeants actuels. Alors, le chérif de Nioro, l’imam Mahmoud Dicko, le mouvement Sabati 2012 passeront-ils des orientations de vote pour la prochaine présidentielle ? Les observateurs sont sceptiques sur une telle option. Car, l’on évoque une certaine retenue des guides religieux qui craignent de se fourvoyer et de se mettre à dos les éventuels vainqueurs de la confrontation électorale. Doit-on alors déduire que les religieux seront d’une neutralité dans le jeu électoral de cette année ? Rien n’est moins sûr, tant d’énormes intérêts sont en jeu. Wait and see ! Kassoum TOGO

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Source : Maliweb Maliweb

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