CMA: le syndrome d’Icare

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Par-delà les illusoires et versatiles engagements en faveur de la paix, les frileux replis identitaires obscurantistes, la descente musclée des parachutistes de l’opération Barkhane dans les locaux du bureau régional de la CMA, à Ménaka, avec à la clé l’arrestation de 8 combattants, marque un tournant dans les rapports entre les présumés alliés de la lutte anti-terroriste. A moins qu’il ne s’agisse encore d’un écran de fumée.

Trahison, malentendu ou crime de lèse-majesté ? Le fait est là : dans la journée du 27 septembre dernier, les paras de la Force Barkhane ont sauté sur Ménaka, pour effectuer une descente en règle dans les locaux de la Coordination des Mouvements armés (CMA), où ils ont alpagué 8 individus. Un communiqué des ex-rebelles prétend que les 8 individus appréhendés s’y trouvaient dans le cadre d’une visite de courtoisie.

L’aménité de la CMA
Ni victimisation convulsive, ni explication alambiquée : cette fois-ci, les anciens indépendantistes encaissent le coup, sans acrimonie mais, comme à leur habitude, non sans chercher à dérider et à suborner.
En effet, les ex-rebelles signalent des dégâts matériels, au cours de cette opération coup de poing de Barkhane, mais sans y accorder une importance particulière, faisant plutôt l’apologie de la lutte contre les djihadistes dont ils seraient eux-mêmes victimes.
Fait inédit, la CMA ne dénonce pas d’arrestation arbitraire comme elle en a l’habitude et n’exige pas non plus la libération de ses combattants, dont certains ont été relaxés. La CMA se serait-elle ramollie au point de recevoir des coups, mieux une gifle de la sorte, sans donner la réplique ? Une première que l’ex-rébellion ne pousse des cris d’orfraie !
La succession des événements, notamment avec le parachutage de soldats français, suite à une opération menée avec les FAMas, incite à croire que Barkhane disposait de renseignements précis sur ce qui se tramait dans ‘’les locaux de la CMA’’ et le niveau d’implication des ‘’combattants’’ (ou des exécutants).
Sur le vif, l’enseignement à tirer de cette intervention militaire de Barkhane est qu’à trop voler près du soleil, on brûle ses ailes.
Dans le fond, deux lectures sont possibles de cet incident qui, dans tous les cas, ne saurait être anodin.

L’exaspération
Une première lecture pourrait être l’exaspération de la France, la rupture de confiance, la gestion impossible, en tout cas compliquée des passifs, les incertitudes sur les promesses, le risque de perception négative de l’inaction. En somme, il semble que depuis Serval qui a été saluée à ses débuts comme une opération salvatrice, la France semble se détournée enfin de sa cécité volontaire. En effet, les supplétifs de Ançar Eddine de Iyad Ag Ghali, reconvertis Haut Conseil Islamique de l’Azawad, puis prudemment redevenu quelques jours plus tard Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad, s’étaient vus remettre les clés de Kidal par l’Hexagone qui avait alors cantonné les FAMas dans les dunes alentours de la capitale de l’Adrar. Or, ceux-ci constituent toujours le gros du contingent de la CMA.
A cet effet, il convient de rappeler que selon des sources proches du ministère français de la Défense, le Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA) «bien qu’étant un des groupes signataires des accords d’Alger, n’hésite pas à afficher une forme de proximité avec Iyad Ag Ghali et Ansar Dine. Cette proximité, constatent-elles, se manifeste tant sur le fond que sur les éléments combattants ». Cette accusation était portée en juin 2016, après la signature de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger. Le contexte du moment tranchait pourtant nettement avec une telle fourberie.
Mais, dès 2013, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Dran, dans un discours très polémique, séparait le bon grain de l’ivraie. «Je le dis pour aujourd’hui mais je le dis aussi pour demain. Les Touaregs, sauf ceux qui se sont laissés embrigadés par des groupes terroristes que nous condamnons totalement, (…) sont nos amis», avait déclaré le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, le mercredi 22 janvier 2013 sur l’antenne de FRANCE 24.

La démarcation
Une seconde lecture serait celle d’un spectacle auquel se livrerait la Force Barkhane, question de se démarquer, en apparence, d’une Coordination de Mouvements armés très capricieuse quant à l’application de l’Accord pour la paix et la réconciliation qui est désormais dans sa phase critique. Un récent rapport des Nations Unies a nommément cité des individus de la CMA, comme étant des obstacles à la mise en œuvre correcte de l’Accord.
Mais également, depuis la signature de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, décroché après 8 longs mois de pourparlers inter maliens serrés, les volte-face et remises en cause incessants des termes de cet Accord, par les Mouvements signataires, ont sérieusement entamé leur crédit. Ce qui devrait, de facto, les rendre peu fréquentables et peu recommandables. Une évidence qui s’impose à tous. Ne serait-ce pas une raison pour laquelle Barkhane a créé un écran de fumée, par cette perquisition et ces arrestations dans les locaux mêmes de la CMA ? Rien n’est moins sûr, d’autant plus que les amis, les vrais amis ne se lâchent pas dès que les nuages s’amoncellent dans le ciel de leur relation. Concrètement, la CMA doit son existence à celui que tout le monde connaît qui, par un tour de force, a relooké ses composants, pour en faire des mouvements laïques.

Un lien ontologique
Auparavant, lors de la libération des régions du Nord, ce sont les soldats de Serval qui avaient préparé le terrain du retour ‘’triomphal’’, sans combattre et après avoir été boutés hors du pays par Ansar Eddine de Iyad Ag GHALY et le MUJAO, aux éléments du MNLA à Kidal. Ce, en faisant faux bond aux FAMa avec qui ils avaient combattu jusqu’à la reprise de Gao. L’argument d’un éventuel massacre de la population locale, par les Forces armées maliennes, était si léger qu’il était difficile d’y accorder du crédit. D’ailleurs la suite des événements, avec une position affichée de qui on sait en faveur des groupes armés, a conforté les sceptiques qui n’ont vu dans l’argument qu’un alibi grossièrement servi.
Une accusation plus difficile à vérifier, en l’état, mais qui ne circule pas moins pour autant, est l’exploitation des ressources minérales par les ‘’sauveteurs ‘’ d’hier. Ce qui mettrait en jeu d’importants enjeux financiers.
Il faut rappeler que le principal argument en faveur de l’indépendance était l’exploitation de desdites ressources pour développer ce qu’on appelle ‘’Azawad’’.
En termes de perspectives, il y a également les visées sur l’eau, dont le Nord abriterait une des plus importantes réserves au monde. Il faut noter que selon l’ONU, la demande en eau augmentera de 50% d’ici 2030, en raison des besoins l’industrie, de l’énergie et de l’accroissement de la population. Ce, alors que les ressources en eau sont sérieusement menacées par le réchauffement climatique. Selon les projections de la Banque mondiale, d’ici à 2030, la demande en eau pourrait être supérieure de 40 % aux disponibilités de la planète. D’où l’importance stratégique de l’eau qui sera un enjeu mondial dans les années à venir.
La conjonction de ces différents facteurs pourrait nous faire croire que les enjeux géostratégiques devraient prendre le pas sur des ruptures de façade, dont l’une des illustrations est cette intervention militaire dans les locaux de la CMA, à Ménaka. Et le Mali dans tout ça ? Les différents accords feront-ils le poids devant de si gros enjeux ?

Par Bertin DAKOUO

Source : aBamako

aBamako

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