Ibrahima Haïdara PDG de la Poste du Mali : “Aujourd’hui la poste malienne fait face à une concurrence déloyale”

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“Notre objectif c’est de récupérer tous les usagers qui étaient là auparavant”

Dans un entretien exclusif qu’il a bien voulu nous accorder, Ibrahima Haïdara, le Pdg de la poste du Mali depuis le 1er juillet 2018, nous éclaire sur la situation actuelle de la poste du Mali, la place de la poste face au numérique, les réformes en cours, la situation du personnel, pour ne citer que cela.

Aujourd’hui-Mali : Comment la Poste malienne se porte-t-elle aujourd’hui ?

Ibrahima Haïdara : Aujourd’hui, la poste malienne a beaucoup de difficultés, raison pour laquelle lors de la Journée mondiale de la poste célébrée chaque 9 octobre, nous avons organisé un panel autour du secteur postal pour que chaque acteur puisse s’expliquer. Par contre, nous avons beaucoup d’espoir avec les réformes courageuses que nous sommes en train de porter, lesquelles réformes permettront de donner un nouveau souffle à ce service. C’est pourquoi, je pense que la poste malienne s’en sortira.

Monsieur le Pdg, avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, est-ce que la Poste a encore sa place dans la société ? Si oui, pourquoi ?

Je dirai qu’avec l’avènement des Ntic, la Poste a encore toute sa place, le monde se transforme et beaucoup de transactions se font aujourd’hui à travers le numérique. Par exemple, beaucoup de commerces sont électroniques et quand les parties dans le cadre de ce commerce arrivent à un accord, il faut à un moment livrer le produit en question. Ainsi, c’est au niveau de l’organisation autour de cette livraison de ce produit qu’intervient le savoir-faire de la poste. Par exemple, quelqu’un à Tombouctou peut acheter un produit à Bamako et nous pouvons livrer le produit en question dans un délai de 48 heures. Ce qui renforce d’ailleurs la confiance entre le marchand et ses clients. Il est utile d’expliquer aux gens que la poste n’est pas seulement le courrier. La poste c’est aussi le transport de colis. En tout cas, la poste a tout son rôle à jouer dans le cadre du e-commerce qui se développe à une vitesse grand V dans le monde.

Pour le transport de colis, nous savons aussi que vous faites face à une rude concurrence de certaines structures locales et des multinationales qui interviennent dans ce domaine. Aujourd’hui, qu’elle est votre part de marché dans ce secteur ?

Aujourd’hui, évaluer notre part de marché dans ce secteur est très difficile. On ne fait pas face à une concurrence, mais on fait face aujourd’hui à une concurrence déloyale. Je m’explique. Aujourd’hui, comme vous savez, il y a des gens qui exercent dans ce domaine sans avoir les autorisations nécessaires. Et ils se permettent de couvrir des axes qui sont des axes rentables. Or, la poste a une obligation de services universels. Ce qui nous amène à couvrir l’ensemble des axes. Ceux-ci n’ayant pas les autorisations nécessaires, profitent de l’activité classique des transporteurs pour jouer le rôle de transporteurs de colis. Cette situation est due au fait que le secteur n’est pas régulé car quand il n’y a pas d’arbitre pour rappeler à chacun des acteurs les règles du jeu, évidemment certains vont tricher. Mais nous sommes en train de travailler avec l’Amrtp qui est l’autorité de régulation du secteur pour réguler le secteur afin que tous les acteurs jouent à jeu égal. Et on verra, en ce moment, comment les choses vont-elles se passer.

Face au numérique, certains pays comme la France ou le Sénégal ont pu anticiper en menant des réformes. Qu’est-ce qui n’a pas marché au Mali ?

Bien avant moi, je sais qu’il y a des Pdg qui ont fait des grandes réformes. Ce n’est pas facile. La poste est une entreprise très vielle qui date du temps colonial. Le grand bâtiment de la poste que tout le monde appelle Poste-ba a été construit entre 1914-1915. Vous conviendrez, avec moi, qu’une entreprise très veille comme celle-là, où les gens ont une tradition de faire, mener des réformes dans ces contextes-là, n’est pas chose facile. C’est vrai que la poste a raté un certain nombre de rendez-vous dont le rendez-vous du numérique. Mais aujourd’hui, nous sommes en train de faire de très grandes réformes afin que la poste puisse s’adapter aux réalités d’aujourd’hui. Nous allons renforcer le pilier qui sous-tend le domaine postal pour répondre aux besoins de nos usagers.

Ces réformes dont vous venez de parler, elles vont s’articuler autour de quoi ?

Il ya un certain nombre de piliers que nous allons développer. Naturellement, le pilier de la messagerie qui est le métier de colis. Nous allons renforcer, moderniser, améliorer tout le processus de délivrance de ces services-là. Aujourd’hui, le tri est manuel, nous allons essayer d’aller vers la mécanisation du tri du colis pour gagner plus de temps car le temps c’est de l’argent. Nous allons essayer de réformer nos services au niveau de la messagerie pour permettre à nos clients de pourvoir faire le choix en fonction de leurs besoins. Ensuite, nous allons développer le pilier financier. Aujourd’hui, au niveau du pilier financier, la poste travaille uniquement sur le transfert électronique d’argent et les mandats cash. Nous allons développer d’autres produits dans ce domaine. Nous allons participer à l’inclusion financière pour permettre à nos compatriotes des campagnes et des grandes villes d’y trouver leur compte en fonction de leurs besoins. Ensuite, nous allons développer de nouveaux produits avec le numérique.

Avez-vous des partenaires prêts à vous accompagner dans ces réformes qui nécessitent des moyens humains et financiers ?

C’est une très bonne question, car pour mener des réformes, il faut des moyens financiers. Vous avez vu, lors du 9 octobre, tout l’engagement de l’état à nos côtés. Il ne s’agit pas de faire financer tout ça par l’Etat, mais il s’agit d’amener l’Etat à jouer tout son rôle, en poussant aussi le régulateur à jouer son rôle d’assainir le secteur. Il s’agit, pour nous, d’avoir des partenariats intelligents, avec des investisseurs maliens et étrangers sur des produits spécifiques. Cela permettra à la poste de développer des produits sans s’endetter et le risque sera aussi partagé avec les investisseurs, tout en permettant à chacun de gagner quelque chose.

Avez-vous toujours des directions au niveau des régions ?

Oui, vous savez, la poste dispose du plus grand réseau au Mali. Nous sommes présents dans l’ensemble des régions, dans l’ensemble des cercles, voire dans beaucoup de communes. Pour nous, il s’agit de faire des bureaux de poste des guichets uniques de l’administration. Cela afin de permettre l’inclusion sociale. C’est de la responsabilité de l’Etat et nous avons un grand rôle à jouer dans la réalisation de cette responsabilité.

Peut-on avoir une idée sur l’effectif, plus précisément le nombre de personnes employées par La Poste ?

En termes d’effectif, les travailleurs tournent autour de 200 personnes, nous avons cet engagement aussi avec l’Etat de créer des emplois. A cet effet, nous sommes en train de mener des partenariats avec d’autres services publics, notamment l’Apej, pour mettre sur place un cadre afin qu’à terme on puisse recruter des jeunes.

Qui sont aujourd’hui les clients de la poste malienne ?

Je parlerai plutôt d’usagers car la poste est un service public qui est un service social de base, comme la fourniture d’eau, la fourniture d’électricité. Nous avons cette obligation de fournir les services de courriers et de messageries à la population. Je dirai à tout le monde. Les entreprises, les services publics, les parapublics et surtout des particuliers. Notre objectif, c’est de récupérer tous les usagers qui étaient là auparavant.

Depuis votre arrivée, qu’avez-vous entrepris comme initiative nouvelle pour donner un nouveau souffle à la Poste ?

Depuis que je suis arrivé à la tête de cette structure, ma première mission a été de m’organiser pour mettre sur place un plan d’action que j’ai proposé et qui a séduit mon département de tutelle. C’est cette vision qui s’endosse sur les grandes réformes citées ci-haut, que je m’attelle à mettre en œuvre. Nous avons évalué ce plan d’action, nous avons mis en place les indicateurs de suivi de ce plan. Nous avons aussi relevé quelques difficultés qui ont été corrigées. Aujourd’hui, nous sommes parvenus à mettre la poste au cœur du débat. Et les premiers résultats sont là car beaucoup d’entreprises commencent à nous faire confiance, à nous faire travailler.

Nous avons appris par voix de presse que les travailleurs accusent plusieurs mois d’arriérés de salaire. Comment en est-on arrivée-là ? La poste malienne est-elle en cessation de paiement ?

Les questions d’arriérés de salaire sont des questions récurrentes pour toute entreprise en difficulté. Au jour d’aujourd’hui, la poste a zéro arriéré de salaire. Même le gardien de la boite a cette information. Cependant, j’ai été surpris de voir cette information d’arriéré de salaire dans la presse. Donc juste vous dire que l’information selon laquelle le personnel cumule plusieurs mois d’arriérés de salaire n’est pas vraie, comme d’autres allégations qui sont dans ce même article. En tout cas tout ceci participe à la vitalité de la démocratie malienne, j’ai ma vision j’essaye de la déployer. Nous avons une mission et nous comptons la réussir.

Avez-vous un message à l’endroit des usagers, le personnel et les autorités ?

A l’endroit des usagers, je les invite à faire confiance à la poste, la poste malienne se modernise, a pris conscience de l’enjeu. La poste est un patrimoine du Mali et surtout une entreprise citoyenne.

A l’endroit des travailleurs, vous savez depuis que je suis arrivé, j’ai instauré le dialogue avec les partenaires sociaux. Nous avons discuté de tous les schémas, de toutes les difficultés. Et on s’est bien compris car le rôle des partenaires sociaux, c’est d’aider l’entreprise à s’en sortir. Et aujourd’hui, avec nos partenaires sociaux, on se comprend. C’est pourquoi, je les invite afin qu’on puisse travailler dans cet état esprit qui prévaut aujourd’hui.

S’agissant des autorités, on sent une réelle volonté de leur part à avancer sur la question de la poste. Cela à travers le ministre de l’Economie numérique et de la communication, qui, lors de la Journée internationale de La Poste, le 9 octobre, a réitéré tout le soutien de l’Etat à nos côtés, à travers son département. Nous demandons aux autorités de continuer sur cette lancée, à accompagner le secteur comme elles se sont engagées dans le plan de relance et le contrat plan qui nous lie à l’Etat. Nous souhaitons que chacun joue sa partition car comme l’a rappelé le ministre de l’Economie numérique et de la communication, Arouna Modibo Touré, dans la lettre de mission du président de la République Ibrahim Boubacar Kéïta, on se rend compte que l’inclusion sociale et financière ont une place importante et la poste est un vecteur pour assurer cela.

Réalisé par Kassoum THERA

Source : aBamako

aBamako

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