Recul moyenâgeux au Pays Soninké : La révolte des « esclaves » réprimée dans le sang et la privation

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Le bras-de-fer entre traditionalistes et modernistes en milieu Soninke n’est pas près d’atteindre son épilogue. Il a plutôt dégénéré en redoutable chasse aux minorités victimes de supplices corporels et moraux dans nombre de contrées de la 1 ère Région. Pour certains sur fond de simples présomptions d’insoumission.

Cela se passe au Mali où les hautes autorités méritent parfois des distinctions pour les prouesses démocratique du pays. Le 24 octobre dernier, des défenseurs de droits de descendants d’anciens «esclaves» sont violemment pris à partie quelque part dans la région de Kayes. Leurs agressions sont intervenues un mois environ après cette autre tentative de lynchage en règle à laquelle n’a échappé que de justesse une précédente mission de sensibilisation sur les pratiques esclavagistes à Trougoumbé où elle était conduite pour le compte de l’association à vocation anti-esclavagiste, TEMEDT, par un certain Hamey COULIBALY, natif dudit village. Ladite mission s’était rendue sur les lieux pour une journée de sensibilisation, a confié Abdoulaye Mako de TEMEDT, en décrivant l’acharnement soudain d’une foule sur les visiteurs roués de coups et leur véhicule aspergé d’essence avec l’intention évidente de l’incendier.

«Des personnes ne voulaient manifestement pas que ceux qu’ils considèrent comme leurs esclaves soient honorés par notre visite, quitte à verser du sang pour l’empêcher», a-t-il expliqué, ajoutant que le véhicule pris pour cible a fini par prendre feu à Bamako le même jour et que les responsables de TEMEDT ont réagi par une plainte auprès des autorités compétentes de la capitale après avoir démasqué certains instigateurs de leur de leur agression à travers leurs publications sur les réseaux sociaux. Un commanditaire a même été mis aux arrêts à Bamako dans la foulée, a-t-on signalé en assurant que les plaintes similaires seront engagées en France et aux États-Unis «contre tous ceux qui soutiennent l’esclavage».

En tout cas, remonter aux sources serait d’autant plus facile que chaque scène de violence pro-esclavagiste est immortalisée à travers des images et vidéos abondamment véhiculées par les réseaux sociaux. Il s’agit au fait d’une puissante vague répressive qui s’abat depuis quelques semaines sur tous ceux qui affichent l’audace de remettre en cause une condition d’esclave qu’ils tiennent du sang et de la filiation. Il est hors de question d’admettre, en effet, qu’une génération spontanée, au détour de la modernité, vienne bousculer les mœurs et prétende se hisser au-dessus de ses dociles parents et grand-parents, a confié un haut cadre Soninké pour tenter de justifier la persistance de la pratique dans son milieu.

Le moindre symptôme d’affranchissement est par conséquent systématiquement étouffé dans l’œuf, depuis une certaine réunion à Trougoumbé sous l’égide de ‘Gambana’, qui signifie «Tous égaux» en soninké. Le conclave en question s’était conclu par des représailles assez rugueuses pour déboucher sur des arrestations massives sans dissuader pour autant les gardiens du temple médiéval. Les sentinelles de la tradition esclavagiste en ont au contraire repris de la vigueur et s’illustrent depuis quelques temps par une redoutable chasse aux sorcières, qui consiste à châtier par la vindicte populaire tous les descendants d’esclaves repérés et soupçonnés de connivence avec une quelconque organisation de lutte contre les vieilles pratiques ancestrales.

De vielles méthodes punitives et de torture morale sont ainsi remises au goût du jour comme l’humiliation de chefs de famille aux yeux des leurs dans le dessein de lancer ce message à tous ceux qui seraient tentés de suivre leur voie : en milieu soninké les brides de la tradition sont assez solides pour freiner l’allure et les ardeurs de la modernité. En témoignent d’ailleurs d’effroyables images qui parcourent le monde entier et qui mettent en scène les traitements infra-humains infligés à des individus soumis à la lapidation pieds et poings liés ou châtiés à la verge collective de tout un village.

Ce n’est pas tout. Il arrive aussi qu’au supplice corporel se greffent des mesures de sevrage et de bannissement aux moyens de retraits sans ménagement d’exploitations culturales et d’interdictions de résider dans la contrée qui les a vus naître et grandir. Toute une populace de descendants d’esclaves excommuniés, au moment où nous mettions sous presse, étaient encore regroupés dans des conditions bestiales à Diéma. Pour avoir affiché leur penchant anti-esclavagiste par une participation aux rencontres des organisations de même vocation, ils seraient interdits de rejoindre le bercail malgré les instructions contraires du gouvernement à travers le ministère de l’Administration Territoriale.

Face à la tragédie, les acteurs associatifs et autres organisations philanthropiques ne baissent pas la garde. Le cap du combat d’affranchissement est maintenu grâce à une intensification des plaidoyers et sensibilisations tant auprès des minorités séquestrées qu’en direction de la communauté internationale. Mais on a beau tirer la sonnette d’alarme, le Mali demeure ce pays des contrastes où un conservatisme moyenâgeux peut cohabiter avec la consécration constitutionnelle des droits et libertés sans affecter la prestigieuse réputation démocratique de la République.

Pour rappel, la vague est consécutive au refus de certains descendants d’esclaves de perpétuer une vieille tradition en Pays Soninké selon laquelle l’abattage du bétail est une tâche exclusivement dévolue aux couches inférieures de la société.

Pensant jouir des libertés qui leur sont universellement reconnues et du droit de disposer de leur personne, ils ont sonné la révolte contre la pratique lors de la fête de Ramadan en renonçant à la tâche ainsi qu’à tous les avantages y afférents. Destinés à l’abattage pour les besoins de la fête, de nombreux bœufs étaient longtemps demeurés attachés aux portes de leur propriétaire, y compris ceux des «esclaves». Et pour cause, il leur était formellement interdit de se mettre à leur propre service pour avoir refusé de servir leurs maîtres traditionnels. Il n’en fallait pas plus pour déclencher des réflexes qui pouvaient peut-être continuer à dormir sournoisement dans la conscience collective aussi longtemps que les revendications et affirmations de personnalité ne les ont pas réveillés.

A Keïta et A Tangara

Témoignages : Ils expliquent les motivations de leur révolte et les préjudices subis

Hamey Coulibaly né â Troukoumbé vers 1964 et militant de la lutte contre les pratiques esclavagistes en milieux soninké du Mali

«Lorsqu’il décède, la femme de l’es lave n’observe que deux mois de veuvage au lieu de quatre pour les autres composantes de la société. En outre, il a beau maîtriser le coran, les hadiths et autres paroles divines, il ne peut prétendre être imam encore moins aspiré aux fonctions électives. Malgré tout, on s’oppose à ce que nous dénoncions ces pratiques et considérations, au risque d’en devenir la cible des machettes et bâtons des strates dominantes en milieu soninké. Généralement, tous ceux qui portent les noms de famille à consonance Bambanan sont considérés comme des esclaves.

Il s’agit notamment de noms de famille moins répandus que les noms soninké habituels. En tout cas, si les autorités ne les aident pas à protéger leurs droits la situation va péter parce que nous n’allons plus jamais accepter d’être de sous-hommes. Ma famille m’appelle pour m’informer que des groupes d’agresseurs sont allés hier soir (jeudi, ndlr) saccager ma maison et demander de me tuer. J’en appelle à l’Etat et ses démembrements locaux, en l’occurrence le Gouverneur de Kayes, les préfets et sous-préfets dont la complaisance apparente à l’égard de la majorité dominante s’assimile à une posture négationniste. J’interpelle également les organisations de défense des droits de l’homme»

Sodio Diakité chef d’un village né et grandi à Troukoumbé:

« J’atteste avoir été victime d’agression par cinq personnes venus dans mon jardin pour m’annoncer une convocation par le chef de village. Sous prétexte que je n’ai pas obtempéré avec diligence, ils m’ont frappé et emmené de force. J’avais pourtant immédiatement ramassé mes affaires (bidon d’arrosage et fusil, ndlr) pour les suivre aussitôt convoqué chez le chef de village.

Chemin faisant, j’ai tout simplement demandé à déposer mes affaires à ma demeure lorsqu’ils commencèrent à me rouer de coups et me passer à tabac en m’accusant à tort d’avoir refusé de les suivre. Je suis donc ligoté des deux pieds et porté comme un bagage jusque chez le chef de village où j’ai été interpellé sur les raisons pour lesquelles j’ai accepté de signer la carte de liberté. Au fait, nous étions à l’époque plus d’une vingtaine de chefferies qui ont planifié de prendre la carte et affirmer notre droit à la liberté.

Mais il n’en reste aujourd’hui que cinq personnes dont moi, mon propre frère et trois autres signataires. Je lui ai donc rétorqué que je ne peux que suivre mon frère dont je partage tous les problèmes et que je suis prêt à traverser toutes les épreuves avec lui. C’est ainsi que je suis privé de mon champ depuis cinq mois maintenant. On me l’a retiré et même interdit d’emprunter la route qui y mène alors qu’il n’y a qu’une seule grande voie qu’on peut prendre. Nous sommes donc aujourd’hui cinq personnes révoltées contre ce système qui n’a que trop duré»

Goundeni Diakité, victime d’agression à domicile pour avoir répondu aux questions de journalistes

«Mes ennuis ont commencé avec le passage de certains journalistes pour nous interroger et interviewer différentes personnes du village sur les pratiques esclavagistes. Nous avons ainsi été privés de tout : d’usage de la route et même d’accès au puits où tous les villageois s’approvisionnent en eau. Cependant on a qu’une voie unique que tous empruntent, au risque d’être frappé d’une amende allant de 50 000 jusqu’à 100 000 F CFA en empruntant même par oubli une voie différente.

Mon frère et moi avons 48 bouches à nourrir et notre espace de culture cette saison nous a été repris par la population avec la caution du chef de village et de certains notables.

Je cultivais ce champ depuis 23 ans et il n’y a jamais eu de différends encore moins de discussions. En refusant d’abandonner le champ que je tiens du grand-frère du chef de village, j’ai été molesté, fouetté, roué de coups au bâton et à la machette dont je porte encore les séquelles sous mon boubou (des zébrures au dos, ndlr). C’est pourquoi nous n’obéissons plus à ce pseudo esclavage et sommes venus l’affirmer en prenant la carte.

Abdoulaye Tangara

Source : aBamako

aBamako

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