N’Tji Idriss Mariko auteur du livre ”Nima, le fils du bonheur” : “J’ai pensé qu’il serait intéressant d’indiquer aux jeunes d’aujourd’hui ce qu’était l’école d’autrefois”

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Professeur de lettres à la retraite et ancien ministre des Sports, des Arts et de la Culture du Mali, le Docteur, N’Tji Idriss Mariko vient d’égayer la sphère littéraire avec un récit autobiographique “Nima le fils du bonheur” récemment publié chez les éditions Cauris livres. Un ouvrage qui non seulement retrace ses parcours scolaire et estudiantin, mais aussi permet au lecteur de connaitre le système de l’enneigement colonial ainsi que les conditions de vie difficiles des élèves et étudiants de l’époque d’avant les indépendances des pays africains. Nous sommes allés à sa rencontre pour échanger autour de son ouvrage.

Aujourd’hui-Mali : Pouvez-vous nous présenter votre nouvel ouvrage “Nima, le fils du bonheur ” ?

N’Tji Idriss Mariko : Vous savez, je suis à un âge de responsabilité qui doit me permettre de rappeler aux jeunes d’aujourd’hui un certain nombre d’évènements pour qu’ils sachent que l’école n’a pas commencé aujourd’hui et que tous ceux qu’ils sont en train de vivre à déjà été vécu par les générations d’avant. C’est dans ce cadre-là que j’ai pensé qu’il serait intéressant d’indiquer aux jeunes ce qu’était l’école d’autrefois, les conditions de recrutement, les conditions d’études et surtout les conditions de vie à l’internat. J’ai pensé que cela permettrait à certains jeunes d’aujourd’hui de s’imaginer que le monde n’a pas commencé avec eux et que la révolte des élèves n’a pas commencé avec eux. Ce livre relate un certain nombre de faits personnels qui permettent de donner un peu de sel au récit.

Que signifie le nom Nima ?

Nima, en bambara, signifie celui qui a une âme, celui qui est vivant. Dans le livre, quand on pense aux conditions dans lesquelles l’enfant est né aux champs et les conditions dans lesquelles il a été transporté par une grand-mère depuis les champs, s’il n’avait pas une âme, il n’aurait pas pu échapper à toutes ces épreuves. Et quant au fils du bonheur, cela renvoie à la saison à laquelle Nima est venu au monde. La récolte fut bonne cette année-là et c’est pourquoi on l’a surnommé le fils du bonheur. Qui apporte le bonheur.

Nima est le fils de Maso et Sira sera plus proche de Téréba (frère ainé de Maso) et sa femme, Niélé, pourquoi ?

Dans la tradition bamanan, le jeune frère a beau être le géniteur, mais il n’a pas d’enfant. Les enfants appartiennent au doyen de la famille et surtout, ce qui nous intéresse dans notre cas, c’est-à-dire dans le livre, c’est que le chef de famille, Téréba, n’a pas d’enfant. Sa femme Niélé aussi. Il est chef parce qu’il est le plus âgé de la famille, mais en même temps, ce qui sont sous ses ordres doivent faire en sorte qu’il ne sente pas cette malédiction qui est la stérilité. Et on doit tout faire par le comportement, par les gestes, pour lui montrer qu’on est ses enfants, qu’il est le chef de famille et que sa femme est la mère de famille. Et c’est pour cela qu’on fait très attention pour ne pas le vexer. Il ne faut en aucun moment que Téréba pense que c’est Maso le père géniteur de Nima et il en est de même entre les épouses.

Très jeune, Nima a été désigné par Téréba comme le bouvier de la famille, un choix qui n’enchante pas Niélé…

On comprend là que Nima était un enfant gâté avec deux pères et deux mères et son père et sa mère qui n’étaient pas les géniteurs étaient encore plus attachés à l’enfant et c’est pour cela qu’on le traitait comme un bébé quand bien même il commençait à être un grand garçon. Et les mamans ne voulaient pas qu’il s’éloigne d’elles or à un certain âge, surtout un garçon, en milieu bambara il doit s’éloigner de sa mère pour ensuite préparer son rôle d’homme dans la société. Niélé ne voulait pas qu’il aille faire le bouvier par ce que cela voudra dire qu’il va s’éloigner de ses mamans. Toute chose qui allait créer une sorte de frustration chez elles qui ont pris des habitudes avec le jeune Nima.

Quelques saisons plus tard, Nima, du rôle du bouvier est envoyé à l’école du Blanc mais suite à un recrutement forcé…

Oui, à cette époque-là, le recrutement en tout cas dans la zone où j’étais, se faisait tous les deux ans. L’administration coloniale par l’intermédiaire du commandant avertissait les familles que leur tour sera dans deux ans et ils devaient donner des enfants pour le recrutement à l’école et cela ne veut pas dire que tous les enfants que les parents envoyaient étaient acceptés. Les enfants devaient répondre à certain nombre de critères pour être recrutés et les chefs de famille devaient envoyer l’enfant qui répondait à ces critères et naturellement cala posait problème, surtout dans le cas de Nima qui était un peu trop jeune et ses frères qui devaient aller étaient trop âgés. Et finalement, si un chef ne donnait pas un enfant pour le recrutement, il était puni par le commandant. Celui-ci était emmené au chef-lieu de la localité et pendant des jours il faisait des travaux forcés et pour éviter cela les parents faisaient des efforts. Paradoxalement, par peur des travaux forcés de ses parents, Nima s’est proposé à aller au recrutement et vu qu’il y’a avait pas d’autre choix, il a été accepté à l’école, malgré son jeune âge.

Après l’école de Mantou où il passe son Certificat d’études primaires élémentaires (Cepe), Nima rejoint l’école de Banankoro pour le cours normal, une étape assez marquante dans sa vie ?

Oui ! Vous savez, l’école primaire qui comprend 6 classes se terminerait pour le Certificat d’études et le concours des bourses. Ceux qui avaient le certificat, certains d’entre eux étaient orientés à l’Institut National des Arts et les autres notamment les plus jeunes qui avaient le certificat et les bourses étaient orientées au Lycée Terrasson-de-Fougères de Bamako et au cours normal de Banankoro. Et Nima, contrairement à l’âge qu’on lui avait donné, n’aurait pas dû aller au cours normal de Banankoro. C’est là qu’on avait les jeunes un peu plus âgés. Par hasard, Nima s’est retrouvé parmi ses grands frères avec qui il était obligé de se laver dans les douches communes de l’école. Nima avait honte d’être avec des garçons plus âgés que lui, surtout quand ils ne sont pas habillés.

Vous avez évoqué aussi le nom de la compagnie de transport Transafricaine dont Nima avait pris un des cars pour se rendre à Bananako. Pouvez-vous parler de cette compagnie ?

La Transafricaine était une compagnie coloniale gérée par les colonisateurs. Elle était la seule compagnie de transport à l’époque et elle avait pour tâche de transporter, sous forme de réquisition, les élèves à l’école. Elle transportait aussi les fonctionnaires et tous ceux avaient quelque attache avec l’Etat. Un simple paysan ou quelqu’un qui n’avait pas de lien avec l’administration n’avait pas droit de prendre ces cars.

Après le cours normal de Banankoro, Nima et ses camarades rejoignent le Lycée Terrasson-de-Fougères de Bamako où ils déclencheront une grève d’élèves…

Il faut rappeler que l’école, à cette époque-là, ne comportait pas beaucoup d’établissements secondaires et surtout post-secondaires. Quand les élèves allaient dans les cours normaux et quand ils avaient obtenu les diplômes, ils faisaient le concours pour rejoindre une école secondaire plus élevée et les normaliens que nous étions devaient aller à l’école normal de Katiboubougou, mais l’année où nous avons eu le brevet, l’administration avait transféré l’école de Katibougou à l’intérieur du Lycée Terrason-de-Fougères de Bamako, or il faut comprendre que nous, normaliens, nous étions des élèves demi-fonctionnaires qui recevaient des pécules et qui étaient bientôt des instituteurs. On avait un certain nombre d’avantages que les lycéens n’avaient pas. Nous avions droit à des sorties et bien d’autres et cela avait créé des jalousies un peu partout contre nous et surtout au niveau des professeurs. Le régime du Lycée était tel que nous n’étions pas habitués à ce genre de conditions. On aimait la liberté, mais on ne l’avait pas. C’est pourquoi un jour, lors d’un cours, notre camarade Amadou a giflé l’une de nos professeures et c’est ce qui a déclenché la grève car nous n’attendions que cela pour sortir et exprimer notre ras-le-bol. Et nous avons été soutenus par les lycéens qui ont aussi saisi l’occasion pour sortir avec nous et leur nombre nous a été très utile pour réclamer et obtenir un certain nombre d’avantages et pour nous et pour les lycéens.

Peut-on dire que c’est de là que les luttes estudiantines ont pris leur source ?

Bon, moi je n’ai eu connaissance d’une grève d’élèves ou d’étudiants au Mali avant la nôtre. Avant, les gens étaient disciplinés et avaient peur de poser quelque revendication que ce soit. Je crois bien que c’était la première grève d’élèves au Mali.

Juste après cette grève, Nima a connu une blessure au pied lors des sévices militaires, une blessure qui fut la cause de son premier échec scolaire qui va le bouleverser pendant un certain temps. Une étape douloureuse dans sa vie ?

Vous savez, à l’époque, les gens qui atteignaient l’âge de 18 ans faisaient la préparation militaire obligatoire sauf en cas de dispense sanitaire, ce qui était très rare à l’époque. Et cette préparation consistait à ce que les militaires passent nous prendre au Lycée pour nous emmener au camp de la CTS, l’actuelle école de police derrière Tomikorobougou. Au début des exercices militaires, on devait montrer aux élèves le parcours du combattant, c’est-à-dire les obstacles qu’ils vont avoir à franchir. Malheureusement, nous avions un encadreur antillais qui était plus raciste que les Blancs et qui n’a pas voulu nous monter ça et c’est pourquoi je me suis fracturé la jambe. Ils m’ont emmené à l’hôpital Gabriel Touré où j’ai passé trois mois dans des conditions atroces et au retour en classe, je manquais déjà le premier trimestre et malgré des efforts j’ai raté mon examen de passage de la première partie du baccalauréat. C’était vraiment difficile car c’était mon premier échec scolaire, mais l’année suivante j’ai été admis avec éclat. Après, j’ai écrit une lettre sous forme de plainte au chef de l’armée française par rapport à ma blessure lors du service militaire. Et quand on est parti à l’école William Ponty de Dakar, un beau jour, un militaire est venu me chercher pour m’emmener à Dakar, au siège de l’armée, pour aller me dédommager avec une somme 250 mille francs maliens, arguant que la France était un pays de droit et que ma plainte a été prise en compte.

Apres l’école normale William Ponty, Nima est allé à l’université de Fann (Dakar), où les étudiants ont participé aux prémices des luttes pour les indépendances des Etats africains…

Oui, tous les étudiants qui fréquentaient l’université en Afrique de l’Ouest se retrouvaient à l’université de Fann à l’époque. On ne faisait aucune déférence avec des gens en fonction de leur pays d’origine et on formait un collectif. On a fait la lutte ensemble. En ce moment, les intellectuels africains se battaient pour obtenir l’indépendance des pays africains. Le début de cette lutte a notamment été accentué par l’assassinat de Patrice Lumumba suite auquel la révolte a pris une allure sérieuse, jusqu’à l’indépendance des pays africains.

Après l’éclatement de la Fédération, Nima est envoyé pour des études en France, pouvez-vous nous parler de cette bourse ?

Apres l’éclatement de la Fédération, les relations entre la République Soudanaise et le Sénégal n’étaient pas très bonnes et comme la France n’avait pas bonne conscience dans l’éclatement de la Fédération, elle a accordé des bourses à tous les étudiants de la République Soudanaise pour aller étudier en France. C’est ainsi que Nima a bénéficié de la bourse pour aller poursuivre ses études afin de devenir un de ces cadres dont le pays avait besoin en ce moment.

Réalisé par Youssouf Koné

Source : aBamako

aBamako

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