Boubacar Boré de « YEREWOLO TON » : « la grande sauce de la paix brule mais on veut nous la faire avaler »

« Yerewolo Ton » (« Les vrais fils du pays ») est une association politique qui, en tant que membre du MP22, a activement soutenu la junte militaire de Sanogo, allant jusqu’à occuper le siège de l’Assemblée nationale pour en chasser les députés jugés inféodés au régime d’ATT. Nous avons posé quelques questions à son leader, le très massif et tonitruant Boubacar Boré.

Quelles sont vos commentaires sur le dernier remaniement ministériel ?

C’est, si je ne me trompe, le 7ème ou 8ème remaniement depuis 2013. On ne peut plus en compter le nombre. Pour l’essentiel, il n’y a rien de neuf. On recycle encore et encore. C’est pitoyable ! Certains Maliens pensent que le gouvernement sait ce qu’il fait, qu’il est une solution. Pour ma part, j’estime qu’il n’y a aucune visibilité dans la gestion de l’Etat. Il y a une volonté d’entretenir l’opacité. Or, l’opacité est l’amie de la mauvaise gouvernance. Les ministres interchangeables ne trompent personne. Il y a dans le gouvernement très peu de ministres compétents et imaginatifs; la nomination d’un ministre ne repose pas, la plupart du temps, sur des critères de compétence, mais sur des critères de soumission et de gain politique qu’il peut apporter au pouvoir. Il y a quatre sortes de gains principaux, selon cette logique. Soit le ministre est un opposant qu’il faut faire taire et profiter de ses réseaux en prévision des élections; soit c’est un dissident qu’il faut ramener dans le troupeau; soit c’est une figure montante qu’il faut briser par l’exercice du pouvoir; soit, enfin, c’est un allié qu’on récompense. Quant au programme, à la vision d’ensemble et à l’analyse des vrais problèmes pour les résoudre, n’y comptez pas, malgré les efforts de l’ORTM pour nous le faire croire ! Il y a beaucoup de choses à dire sur ce qui se passe actuellement dans la justice, l’industrie, l’économie. Mais très peu de ces ministres aborderont les vrais problèmes de front.

Qu’est-ce que vous pensez de l’entrée des groupes armés dans le dit gouvernement ?

Moi, je pense que le vivier de forces vives du Mali est un vivier commun du nord au sud. Talents et déterminations sont là. Je pense qu’une entrée des groupes armés au gouvernement délivre le message que personne n’est exclu du pouvoir. C’est donc, à priori, un message positif. Mais je reste méfiant. J’aurais souhaité qu’on mette Nina Wallet dans un poste où elle peut mettre à l’épreuve ses talents supposés. A moins que sa mission ne soit de réhabiliter le festival sur le désert avec un quadrillage de la Minusma sous l’oeil prédateur d’AQMI ou de Daech, le pari est risqué pour elle et j’espère qu’elle s’en rend compte. Le ministère du tourisme doit, par exemple, se focaliser sur l’artisanat et trouver de nouvelles formules de valorisation. Espérons qu’elle aura assez d’imagination pour relever les défis au-delà du symbolisme de sa nomination. Quant à Sambel Bana Diallo, ministre de l’Aménagement du Territoire, et à Mohamed El Moctar, ministre de la Réconciliation nationale qui a déjà servi sous ATT, que dire d’eux ? Je ne les connais pas très bien. On peut toujours prier pour qu’ils aient une vraie détermination, qu’ils soient intègres et profesionnels et qu’ils aient conscience que l’histoire jugera chacun d’eux en temps voulu.

La CMA dit ne pas être représenté dans le nouveau gouvernement…

Visiblement, la CMA n’a pas été concertée sur la nomination de madame Wallet. C’est la tension classique entre individualisme et logique de groupe. Madame Nina Wallet a pris une décision sans se référer à ses camarades de lutte. Peut-être que ses camarades regrettent de ne pas avoir leur part du gâteau ou, pis, se désolidarisent pour se donner une marge de revendication ultérieure. Peut-être aussi que c’est le seul moyen pour madame Wallet de rester libre par rapport aux pressions de ce groupe dont elle fait partie. Du nord au sud, les opportunismes matériels sont un poison et pour y échapper et intégrer la fonction, il faut peut-être savoir rompre. Ce qu’aucun de nos ministres passés et présents n’a jamais fait d’ailleurs, pris entre leur partis politiques de pacotille, leur liens familiaux et leurs bienfaiteurs. Madame Wallet veut peut-être servir son pays et sera beaucoup observée.

Que pensez-vous de la mise en œuvre des accords de paix ?

Franchement, l’intention de départ était excellente mais au final, on traverse une assez mauvaise passe malgré les nominations dont nous venons de parler. Il y a eu des efforts sincères, des tâtonnements et beaucoup d’incompétence, d’ingérences partisanes, de manque de volonté, d’abandons, de parti pris, de leurres. En fin de compte, les accords de paix ressemblent à une sauce mal équilibrée qui brûle mais qu’on veut nous enfourner dans la bouche en nous obligeant à clamer qu’elle est délicieuse et raffinée. Au départ, les accords paraissaient originaux. On se disait qu’il valait mieux essayer cette sauce que d’avaler du sable : on y a mélangé du ketchup (l’ONU), de la mayonnaise (les Français), un peu de tigadégué, beaucoup d’oudjila (délicieuse préparation touarègue), de la zalouka algérienne (qui tente de se faire passer pour de l’oudjila), de la sauce tajine, des épices arabes, un peu de tukasu, du tchordi, du gombo, du namougoufin…Sans compter des épices européennes, chaque pays voulant mettre son ingrédient dans la « grande sauce de la paix », qui est aussi une grande sauce d’argent, chacun voulant sa part de ftic: regardez les salaires de certains analystes déplorables de la MINUSMA ou de certains chargés de mission pré-formatés de l’Etat, et vous comprendrez ! Malheureusement, les chefs cuisiniers qui ont fabriqué la grande sauce confondent sel et sucre; les autres ingrédients leur sont inconnus et ils ignorent tout du temps de cuisson, des séquences de préparation. Et puis, il y a cet ingrédient incolore qui continue également a polluer considérablement le banquet attendu: la drogue, avec son corollaire, le terrorisme. La communication tente artificiellement de compenser les problèmes. Ces cuisiniers médiocres qui sont au four pensen en effet qu’en dressant une belle table de festin, avec des effets d’annonce, le mauvais goût de la sauce passera inaperçu. On fabrique, par exemple, une société civile clés en main pour aller dans ce sens et nous faire croire que ce qu’elle déclare reflète l’opinion de toute la société. Enfin, si quelqu’un n’aime pas ce bricolage culinaire (une large majorité de la population), on essaie de le faire passer pour un dissident, un agitateur et un ingrat. La maîtrise de l’opinion est un point essentiel dans ce grand repas indigeste qui ne tolère aucune critique. Je souhaite la paix sur tout le territoire. Comme tout le monde, j’aspire au bonheur dans ma famille et mon pays. Mais nos enfants ne doivent pas devenir les victimes innocentes de notre passivité présente. Il va falloir changer de perspectives si nous voulons nous en sortir.

Que faut-il changer pour que la « sauce » de la paix soit au goût de tout le monde ?

(Rires). Déjà, nous devrions faire une conférence nationale qui mette à découvert les gabegies des régimes successifs et de l’actuel régime face aux détournements de fonds au nord-Mali. Cet argent destiné au développement n’a pu être détourné sans des complicités entre la capitale et les régions. Il faut assainir ce passif détestable pour tenter un nouveau départ. Ce qui peut nous rassembler du nord au sud n’est pas une commune identité, mais une communauté de refus. Le refus de la domination, de la gabégie, du mépris. L’acte de fondation durable et inclusif repose là. Nos différences, qu’elles soient linguistiques, culturelles, religieuses ou autres, sont secondaires par rapport à cela. Si nous avions mis face à face bourreaux et victimes des deux camps, à la manière de la réconciliation sous Madiba en Afrique du Sud (on pourrait même faire mieux si nous le voulions vraiment), nous résorberions une grande partie des méfiances et des reproches et commencerions le travail de construction nationale sur une base durable. En tous les cas, rien ne sera réglé tant que la troisième République n’aura pas fait son mea culpa pour s’être greffée au système sanguin des fossoyeurs du pays, avec la complicité des partenaires internationaux qui se moquent bien de nos malheurs et fçont semblant de ne rien comprendre. Comment soigner un malade quand le virus est porté par le médecin ? L’unique solution de la crise réside, je le répète, dans la lutte contre la mauvaise gouvernance qui a abîmé l’Etat-nation. Le jour où cet Etat-nation renaît par la bonne gouvernance, il n’y aura plus de rébellion; les talents se révéleront avec une foi totale en l’avenir et au bien commun.
Par ailleurs, les ingérences occidentales sont aussi dévastatrices qu’un hippopotame au milieu d’un parc à brebis. Non, les ingérences maghrébines, orientales, moyen-orientales et occidentales sont omniprésentes chez nous. On doit donc changer la manière de gérer nos relations avec nos partenaires économiques et politiques internationaux. De même, le Malien doit arrêter de se voiler la face; il doit se redresser et exiger que tout soit remis à plat dans le sens de ses intérêts. Car tout ce qu’il se passe actuellement a des conséquences directes sur son existence et l’avenir de sa progéniture. Ce que l’on n’assume pas aujourd’hui, nos enfants et petits-enfants le devront le payer demain !

Pourquoi Yerewolo Ton ne se prononce plus sur les questions brûlantes de l’heure?

Qui se tait n’en pense pas moins. Avec des gens talentueux de la nouvelle génération, nous avons réfléchi à des alternatives. Nous avons toujours été là et nous restons là. La reconduite abusive de l’état d’urgence pendant des mois fut avant tout un instrument politique pour contrôler le peuple mécontent et affamé. Pas un instrument sécuritaire efficace pour contrer le terrorisme. Les autorités ont beaucoup joué sur la peur pour ralentir les mobilisations qui pouvaient déboucher sur un réformisme profond. Pendant cette période de censure, nous avons réfléchi et mieux cerné les problématiques actuelles. Nous pensons que les Maliens doivent se réveiller pour gagner la bataille du souvenir et de l’avenir. Il faut continuer à espérer mais ne pas espérer les bras croisés.

Propos recueillis par Abdoulaye Koné

aBamako

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