Nord-Mali : «On sent toujours une grande méfiance»

Dans le désert, «Libération» a suivi le quotidien d’un convoi français et malien de l’opération «Barkhane». Trois ans après la reconquête face aux jihadistes, la population et les forces locales restent sur leurs gardes.

Le grésillement de la radio vient secouer la torpeur de l’équipage de «Zoulou 41», le nom de code d’un véhicule de l’avant blindé (VAB) français. «Faites attention à la couleur du sable, méfiez-vous quand il est foncé, vous risquez de vous enfoncer.» Consigne du capitaine Stéphane. Les soldats remettent leur casque en grimaçant : il fait 55 degrés à l’intérieur du blindé. Toute surface métallique est devenue brûlante. Le convoi s’ébranle et reprend son lent cheminement dans le désert.

Dans le nord du Mali, le premier ennemi de l’armée française est le sable. La dune, emblème de «Barkhane», est aussi le symbole des difficultés de l’opération. Pour la seconde fois depuis le début de la mission «la Madine» (un «contrôle de zone» de quatre jours et plus de 300 kilomètres), un VAB vient de lâcher : sa boîte de vitesse est fracturée, hors d’usage. Il faudra tracter ses 15 tonnes jusqu’à la base, le camp français de Tombouctou.

Les six blindés français de la Madine sont entourés d’un essaim de pick-up chargés de combattants enturbannés. Quatre sections des Forces armées maliennes (Fama) participent à l’opération. Beaucoup plus légers et mobiles, leurs 4×4, souvent conduits par des «nordistes» et équipés de mitrailleuses russes, évitent les profonds sillons creusés par les Français. «Ils bougent très bien en convoi, et se mettent immédiatement en position de sécurité lors des haltes, commente entre deux cigarettes le lieutenant Baudoin, jeune saint-cyrien qui effectue sa première sortie avec les Fama. Mais quand ils partent en chasse, lorsqu’ils aperçoivent une moto suspecte par exemple, ça devient l’anarchie : ils foncent à toute allure, perdant la communication avec l’arrière ! La première fois, ça fait tout drôle.» Deux cultures militaires opposées, rapprochées par Barkhane pour permettre à l’armée malienne de reprendre peu à peu pied dans le nord du pays, d’où elle avait été chassée en 2012 par une alliance des combattants d’Al-Qaeda au Maghreb islamique et des rebelles touaregs.

«J’aime ma terre donc je suis rentré»

Trois ans après «la reconquête», les villages traversés par le convoi semblent toujours abandonnés. A Essakane, ancien haut lieu du tourisme national puisque s’y déroulait le Festival au désert, la plupart des maisons ont l’air d’avoir fondu : faites de terre séchée, elles se décomposent progressivement à chaque saison des pluies. Pourtant, le puits fonctionne toujours. Alors les premières familles touaregs sont revenues en 2015. «J’aime ma terre donc je suis rentré, mais j’ai pu conserver seulement 12 chèvres, raconte un berger qui a vécu pendant trois ans dans un camp de réfugiés en Mauritanie. Certains ont tout perdu en s’enfuyant. Notre troupeau est notre seule richesse.» C’est la troisième fois qu’il croise des patrouilles mixtes Fama-Barkhane. «Il n’y a rien ici, pas d’école, pas d’administration, pas de projet. Je reste juste pour mon père, qui ne quittera jamais Essakane.»

Quelques bâtisses plus loin, l’arrivée des pick-up a fait fuir en courant les femmes et les enfants. Le vieux chef de famille Mohamed Ag Maouloud fulmine. «Je leur ai dit : "Restez ici, ne bougez pas !" Je suis un ancien militaire, je n’ai pas peur. Mieux vaut la mort que la honte, dit-il en levant les bras au ciel. J’ai été le premier réfugié à revenir à Essakane, en octobre. J’ai une petite mare qui se remplit à la saison des pluies, on pourra bientôt planter.»

Le capitaine Stéphane a posé son casque et s’est assis à genoux sous la tente du patriarche. A-t-il croisé les hommes d’Aqmi depuis son retour ? Le vieil homme lui broie la main. «Je ne sais pas… La brousse a des oreilles, je suis seul ici… Vous m’avez compris ?» Le capitaine n’insiste pas, tend une carte avec un numéro «gratuit et anonyme» pour appeler Barkhane en cas de besoin.

Quelques soldats Fama sont envoyés pour décharger un sac de céréales. La famille, visiblement mal à l’aise, est rassemblée devant la nourriture et prise en photo par l’armée malienne. Il s’agit de communiquer sur l’action civile des militaires maliens dans le Nord… Et aussi de prouver que les sacs ont bien été distribués à la population.

Ici, la présence des Fama ne va pas de soi. Dans la région, le Niger est une limite à la fois géographique et psychologique. Tout le territoire situé au nord du fleuve appartient à ce que les régionalistes nomment l’Azawad. Le capitaine Diallo, un «sudiste» qui dirige l’opération la Madine côté malien, ne connaît d’ailleurs pas toujours le nom des villages traversés par le convoi, alors que ses sections sont postées à moins de 40 kilomètres de là. «Ils devraient passer dans la zone tous les jours ! s’étonne le chef du détachement français. On sent toujours une grande méfiance des deux côtés, on voit tout de suite que ce sont deux mondes différents.»

Regards fuyants, réponses laconiques
La «zone» en question est celle des monts Farach, 400 kilomètres carrés de concentré des problèmes du Nord-Mali : un haut lieu de la contrebande vers la Mauritanie ou l’Algérie ; la présence identifiée d’une brigade d’Aqmi, Al-Furqan ; et un vide sécuritaire rempli par les différentes factions et milices locales. Zoulou 41 roule désormais à travers l’asséché lac Kamango, soulevant un nuage de poussière aveuglant pour le pilote, «Ludo», et le tireur vissé sur le toit, «Gibs». Impossible, désormais, d’apercevoir les autres véhicules du convoi, pourtant distants de quelques mètres. A l’arrière du VAB, le sable s’engouffre par la trappe : le fusil d’assaut Famas et le visage du caporal-chef «Adé» se recouvrent d’une épaisse couche de poussière. «On nous voit certainement à 10 kilomètres à la ronde, commente le lieutenant Charles, qui commande Zoulou 41. De toute façon, dans le désert, on a l’impression qu’il n’y a personne, mais c’est trompeur, tout se sait. Regardez, on est au milieu de nulle part, et l’on croise des traces de pick-up dans tous les sens.» L’officier est chargé de la liaison avec les moyens aériens. Aujourd’hui, un drone survole le convoi : le lieutenant peut observer en direct ses images.

A la radio, le capitaine Stéphane donne soudainement l’ordre aux blindés de s’arrêter. Deux minutes plus tard, le nuage de poussière est retombé : les véhicules ont encerclé un petit village quasi désert, Em Imalan, tenu par le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), un groupe armé signataire de l’accord de paix (lire ci-contre). L’adjoint du capitaine, le lieutenant Thibaut, descend de son blindé, précédé de trois soldats français. Deux hommes viennent à sa rencontre, s’arrêtent sous un arbre. Ce sont des combattants du MAA. Leur chef est absent, disent-ils. Ils ne parlent pas un mot de français, les regards sont fuyants, les réponses laconiques. Un soldat Fama fait le traducteur.

«Vous pouvez me montrer le papier qui vous autorise à être en possession d’armes ?

- Oui, tenez. Tout est en règle.

- Je peux vous prendre en photo ?

- Oui.

- Combien de combattants y a-t-il ici ?

- Trente, uniquement des fils du village.

- Qu’avez-vous comme véhicules ?

- Juste une moto.

- Une moto pour tout le monde ?

- Oui.

- Vous avez croisé des groupes armés terroristes, récemment ?

- Non.

- On m’a dit que des groupes armés étaient passés ici : environ dix personnes, dans trois pick-up, vous ne les avez pas vus ?

- Non.

- Vous avez vu des bandits, des criminels ?

- Jamais.

- Quel âge avez-vous ?

- 19 ans.

- En dix-neuf ans, vous n’avez jamais vu de bandits ici ?

- Jamais.

- Bon, merci d’avoir répondu à nos questions, bonne chance pour la suite.»

Une poignée de combattants, silencieux, sont assis à l’ombre dans ce qui fut la cour d’une école. Cinq sont clairement des enfants. Les Fama font ouvrir les salles de classe, où sont entreposées les armes, vieilles et peu nombreuses. Un gros soldat malien s’impatiente, joue avec sa matraque faite de lanières de cuir tressées. «Si on prenait le temps de mieux fouiller, on trouverait des choses ici, j’en suis sûr, marmonne-t-il. Ils nous mentent, il y a des complicités.» Dans le désert, tout peut disparaître sous le sable. Les armes, les réserves d’essence, les bidons d’eau… Il y a quelques semaines, une immense cache recelant de l’engrais - utilisé dans la fabrication d’engins explosifs improvisés - a été dénichée par les Français. La vidéo d’un pick-up entier enfoui dans le sable circule aussi sur les téléphones des soldats.

Transmission en morse des Forces maliennes
Le lendemain, autre poste, autre ambiance. Au carrefour de Farach, un petit homme sec et dégarni, légèrement voûté, en tee-shirt kaki, attend le passage du convoi militaire. Le colonel Abbas, figure du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), n’a pas l’air surpris de voir arriver les Français et les Fama. Derrière lui, des pick-up alignés sous les arbres, des hommes debout, arme au poing. «On voit tout de suite à leur attitude, leurs mouvements, que ce sont des guerriers. Ici, ils ne plaisantent pas», glisse le capitaine Stéphane.

Abbas est un ancien militaire, qui a «pris les armes pour assurer la sécurité de sa région». Il assure disposer de 200 combattants locaux pour contrôler le carrefour de Farach. Il s’assoit sous un acacia où est peint «HCUA» en rouge sur le tronc. «La journée, nous sommes ici, sous les arbres ; la nuit, nous montons sur la colline. Il y a quelques semaines, il y avait seulement 15 hommes sur ce poste, raconte-t-il. Mais nous avons été attaqués par une douzaine de jihadistes d’Aqmi le 12 mai, à 4 h 30 du matin. Deux d’entre eux ont été tués sur place, deux autres pendant leur fuite.» Que pense-t-il de l’action de Barkhane et des Fama ? «J’aimerais qu’ils ouvrent un poste ici : je n’aurais pas à faire ce travail ! Ils sont trop loin et, surtout, trop lents pour intervenir : regardez votre convoi, on est prévenu de votre passage depuis la veille !» Le colonel Abbas est surtout sévère avec les autres groupes armés présents dans la zone : «Certains postes sont fictifs, ils n’ont aucune utilité, il faut dire la vérité, des fois, ils sont même infiltrés. Actuellement, il y en a trop. Chaque famille veut créer un poste ! Je les considère comme une nuisance.»

Une trentaine de kilomètres plus tard, le bivouac s’organise alors que la nuit est déjà en train de tomber. Les VAB et les pick-up sont disposés en cercle, au sommet des dunes, mitrailleuses pointées vers l’extérieur. Au centre, les «cibles molles» : les véhicules du commandement, le blindé sanitaire, les camions logistiques. On entend le bruit de la transmission en morse des Fama, qui effectuent leur compte rendu au centre opérationnel de Gao. «A la soupe, à la soupe, à la soupe», crie un soldat malien en frappant sa grosse marmite. Les deux armées (29 hommes côté français, une centaine côté malien) s’observent mais se mélangent peu. Les hommes de Zoulou 41 ouvrent leurs rations : «boulette-kebab» et «petit salé» sont parmi les menus les plus appréciés. Les lits picots sont dépliés, le tour de garde s’organise.

Dans le sable, quelques mètres plus loin, la braise utilisée pour faire bouillir le thé rougeoie dans la nuit. Un jeune soldat touareg raconte à voix basse son récent passage par la Mission de formation de l’Union européenne, qui prend en charge l’entraînement des nouvelles recrues maliennes, près de Bamako. «La ville, ça m’a dégoûté, je me sentais… sale. Je ne suis bien qu’ici, dans le désert. C’est la plus belle chose au monde. Ces maudits jihadistes l’ont gâté, ça me fait de la peine.» Le vent de sable s’est à nouveau levé, forçant les soldats à s’emmitoufler pour se protéger. Les rafales tourbillonnantes ne laissent aucun répit : la nuit sera agitée. Demain, le sable accumulé aura même légèrement modifié le paysage. Car le désert bouge toujours. Au grand dam de Barkhane.

Par Célian Macé


Africatime

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here