Lutte contre le terrorisme au Sahel et enjeux sécuritaires  » L’éclairage de Soumeylou Boubèye Maïga

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L’ancien ministre de la Défense et des Anciens Combattants, Soumeylou Boubeye Maïga, non moins expert de l’UA dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, ancien patron des renseignements maliens et Président d’une formation politique, l’ASMA-CFP, était devant les journalistes le samedi 6 août dernier.
C’était à la Maison de la Presse pour débattre avec eux des enjeux de la crise sécuritaire qui secoue le Sahel, notamment le Mali. Très décontracté, maitrisant bien sa matière, il a expliqué, à l’aide d’une carte géographique et d’un feutre, la zone d’insécurité dans le Sahel d’un côté qui s’étend du Mali au Tchad (cette carte, a-t-il dit, correspond à celle de l’OCRS) et de l’autre de l’Egypte au Nigéria.
Il a attiré l’attention de l’auditoire sur cette nouvelle carte de l’Afrique, où règnent l’insécurité, le terrorisme et le trafic des produits prohibés. Il a également fait savoir que cette zone possédait d’énormes potentialités minières non exploitées et qu’elle constituait une passerelle vers d’autres pays. D’où l’internationalisation des zones de conflit.
La drogue, les armes et la criminalité, en l’occurrence l’enlèvement des otages européens, constituent des enjeux de cette crise. L’argent sale de la drogue, a-t-il fait savoir, a colonisé l’économie des collectivités locales. S’y ajoute la mauvaise administration des zones concernées. C’est pourquoi, il pense qu’il y a des efforts à fournir à la fois au niveau de la gouvernance nationale (revoir l’organisation territoriale, l’utilité sociale et les infrastructures de développement), de la gouvernance régionale (réponse collective aux différents défis, force régionale d’interposition…) et de la coopération internationale (multiplication des programmes Sahel, avec une approche et une méthode convenables).
Boubèye, comme l’appellent les intimes, souhaite davantage de débats démocratiques sur tout ce qui concerne la vie des citoyens. Déjà, il estime que l’Accord signé entre l’Etat du Mali et les groupes armés n’est pas un Accord de paix et de réconciliation mais plutôt un Accord pour la paix et la réconciliation. De ce fait, il devrait y avoir un débat, un consensus national sur certains de ses aspects. Pour lui, celadoit être une Loi cadre, laquelle devrait être débattue à l’Hémicycle.
Autre réflexion à laquelle il convie la classe politique, c’est bien l’importance du territoire plus que celle des communautés parce que pour lui, on ne doit pas créer des territoires pour des communautés et qu’une circonscription électorale doit être différente d’une circonscription administrative.
En outre, il a laissé entendre à propos du même Accord que sa mise en œuvre nécessite la présence de l’Etat partout sur le territoire national. Aussi, soutient-il, la Conférence d’entente nationale est une très bonne chose, pour permettre aux uns et aux autres de s’impliquer davantage, de s’approprier la mise en œuvre, car l’inaction de l’Etat, dit-il, rend difficile la mise en œuvre de l’Accord.
Abordant la récente attaque meurtrière de Nampala, l’ancien ministre a déclaré sans ambages que nous devons changer de concept d’opération, si le Mali veut éviter ce genre d’attaque. Avant de regretter que le Mali soit resté dans la même approche depuis 2013, du point de vue de son concept d’opération. «En 2013, nous étions avec des forces internationales, auxquelles nos forces se sont associées avec comme tâches d’occuper les positions reconquises, de les stabiliser, dans une posture défensive contre les groupes armés.
Nous sommes restés dans la même posture. Pour que nous puissions éviter ce qui nous est arrivé, il faut que nous changions, je crois, de concept d’opération et que nous soyions dans une posture plus offensive», a-t-il conseillé. Selon lui, cette offensive ne doit pas être seulement militaire.
«Si l’action militaire n’est pas relayée par d’autres types d’actions, les succès que nous allons avoir sur le plan militaire ne seront pas capitalisés sur la durée. Je pense, et c’est ce que tout le monde fait sur le plan technique, qu’il faut procéder à une sorte de saturation de l’espace public. Cela veut dire que nous devons avoir des forces à mobilité permanente, pour que personne ne puisse bouger, à plus forte raison des groupes militaires, sans rencontrer, dans des rayons relativement courts, des patrouilles qui assurent la sécurité, qui procèdent à des contrôles d’identité et qui réinstallent l’Etat.
Parce que cette action militaire précède la réinstallation, de l’Etat qui doit relayer l’action militaire par la capacité d’apporter des prestations aux populations».
Boubèye d’ajouter: «parce que les besoins fondamentaux des populations, c’est de plus en plus l’accès à l’Etat, la sécurité et l’accès à la gestion de leurs affaires locales. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, nous allons avoir un vide sécuritaire, je pense que nous allons avoir des problèmes».
S’agissant de l’attaque de Nampala, il dit ne pas avoir été surpris. Car, selon lui, elle était de l’ordre du prévisible. A le croire, depuis plusieurs mois, beaucoup de personnes, dont lui-même, avaient annoncé qu’il y avait une tendance à apporter le nord dans le sud, en passant par le centre.
Il a expliqué que les groupes qui nous attaquaient par le sud, n’ayant plus de cibles militaires étatiques au nord, voulaient se transporter dans le sud, pour généraliser l’insécurité et l’instabilité dans l’ensemble du pays. Pour preuve, a-t-il rappelé, «le groupe qui nous attaqué en 2012 était une coalition de jihadistes et de séparatistes, avec des objectifs spécifiques, c’est-à-dire étendre leur emprise territoriale sur l’ensemble du pays.
Sur la carte qui avait été dessinée à l’époque, sa limite au sud était une diagonale qui partait de Nampala à Labbezanga, en passant par le Gourma, c’est-à-dire, toute la zone de Léré, Douentza, Nampala, à laquelle il faut ajouter la portion de territoire qui va de Ouinkoro à Labbezanga. Quand vous regardez la carte des derniers incidents, elle reflète cette configuration. Cela veut dire que ces groupes, bien qu’ayant été défaits militairement, n’ont pas désarmé par rapport à leurs objectifs principaux.
Ils essaient de s’appuyer sur les communautés locales, sur les éléments qui sont ressortissants de ces zones, surtout qu’avec la crise que nous avons connue, l’Etat a graduellement perdu sa capacité à remplir un certain nombre de fonctions au bénéfice des populations. Lesquelles peuvent nourrir des récriminations, à tort ou à raison. Cette violence est contenue dans le projet politique de ces groupes, qui visent à détricoter le pays».
Selon le Président d’ASMA, au sortir de la crise que notre pays continue de vivre, l’objectif que le Mali doit se fixer, c’est de reconstruire l’Etat sur le plan institutionnel, de faire une reconstruction civique, de réconcilier les Maliens avec leur Etat, lequel est aussi confronté à la nécessité de se re-légitimer avec les populations.
«Nous sommes dans une zone où la société civile s’est graduellement armée, où, malheureusement, on pensait et on continue de penser qu’avec la force des armes on peut avoir tel ou tel avantage et avoir voix au chapitre concernant un certain nombre de problèmes», a-t-il relevé.
Chahana Takiou
Source: 22 Septembre

aBamako

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