Mohamed Kimbiri membre du Haut Conseil Islamique au Mali à propos du terrorisme : « Oter la vie à quelqu’un n’a rien de religieux ni de musulman »

Le terrorisme est un monstre rampant dans le monde et dans la sous-région. C’est un phénomène qui ne connaît pas de frontière. Pour en parler, nous avons rencontré à Bamako le mercredi 24 août 2016, Mohamed Kimbiri, Directeur de la radio Dambè, la voix des musulmans, membre du Haut conseil islamique et membre de la Commission de médiation, qui a parcouru le Nord pendant la crise. C’est un érudit qui a plusieurs casquettes. Nous avons abordé avec lui, la crise au Nord-Mali et la lecture qu’il fait du mouvement Boko Haram.

Vous avez fait une communication sur le thème « Islam et terrorisme : Que dit le Coran ? », lors de l’atelier du Forum des journalistes qui s’est déroulé à Bamako. Que faut-il en retenir ?

Je remercie les organisateurs de ce forum qui m’ont permis d’exprimer mon point de vue à une assistance importante. L’islam et le terrorisme, comme beaucoup de gens le pensent à tort, sont deux choses qui font bon ménage. Après un attentat, on montre à la télévision un groupe de musulmans en train de prier. Après, on montre un minaret et après on montre le sang. C’est comme pour dire que le minaret est le lieu de culte des musulmans. Les gens qui prient, c’est la communauté musulmane et le résultat, c’est le sang. C’est cette stratégie que l’Occident a bien élaborée et qui commence à faire effet. L’islam est une religion attractive mais très souvent, on l’a présentée comme une religion répulsive. C’est comme une tanière de fauves. Au lieu que l’islam soit une religion dont on doit être fier, au contraire, les gens ont peur de l’islam et cela est dû à l’intoxication médiatique. Sinon, d’après ce que le Coran et les hadiths nous recommandent, le sang humain est sacré. Un hadith du prophète (psl) dit : « le sang humain est sacré ». Un autre hadith dit : « la vie humaine d’un musulman vaut mieux que la Kaaba ». Vous voyez donc combien l’islam tient à la vie humaine. Donc, ôtez la vie n’a rien de religieux ni de musulman. L’islam condamne fermement le terrorisme. Ce n’est pas une religion d’excès ni une religion minimale. Dieu le dit dans le Coran, l’islam est une religion de juste milieu. Au nom de quel islam commet-on des attentats dans une mosquée ? Au nom de quel islam enlève-t-on des jeunes filles innocentes ? Cela n’a rien de religieux. L’islam est une religion de tolérance, de cohabitation. Le prophète (psl) a collaboré avec les chrétiens, les juifs. Pourquoi forcer des gens à embrasser ma religion ? Dieu le dit dans le Coran : « point de contraintes dans la religion ». Donc, ces agissements ne sont pas des faits musulmans. C’est pourquoi quand je vois la formation de ces mouvements terroristes, je dis bien terroristes parce qu’ils (je n’utilise pas le mot « djihadiste »), n’ont rien de musulman. Le djihad et le djihadisme sont utilisés au sens péjoratif. Je ne veux pas l’utiliser. Le djihad en soi n’est pas une mauvaise chose. La religion musulmane n’est pas une religion de terroristes mais une religion de tolérance.

Selon vous, quelles sont les causes du terrorisme ?

Le terrorisme se nourrit de l’injustice et de l’ignorance. L’injustice, c’est par rapport à tout ce qu’on est en train de voir aujourd’hui. Comme exemple, le cas du burkini en France. Cet habillement, conçu par les femmes musulmanes pour se baigner, est interdit sur la plage. Hier, (ndlr : mardi 23 août), un iman a publié une photo des sœurs chrétiennes se baignant avec leur tenue, mais cela n’a ému personne. Il y a donc amalgame. En plus de cela, il y a une politique de deux poids, deux mesures. Quand les Occidentaux disent que c’est blanc, tout le monde dit que c’est blanc. Je ne peux pas comprendre qu’un pays comme Israël se permette de faire tout ce qu’il veut. Israël est le seul pays au monde qui n’a jamais respecté les résolutions de l’ONU (Organisation des Nations Unies). Nous faisons face au silence coupable de la Communauté internationale. Par rapport au bombardement de l’Irak, ils ont invoqué une prétendue histoire de détention d’armes de destruction massive. Sans l’accord de l’ONU, ils ont envahi l’Irak et ont pendu le président Sadam Hussein, au vu et au su de tout le monde. Après, ils ont reconnu que le président ne détenait pas d’armes de destruction massive. Selon les fables de la Fontaine « la raison du plus fort est toujours la meilleure », dans le loup et l’agneau. Et dans « les animaux malades de la peste », il est dit que « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ». Donc, les plus puissants font ce qu’ils veulent. Ce qui est frustrant. Tout cela peut inciter certains groupes à commettre des actes de terrorisme. Ils n’ont pas comme référence un verset coranique ou un hadith du prophète. Ils le font avec le cœur. Il y a aussi une mauvaise interprétation de la laïcité chez nous. La laïcité, en Afrique, est à l’image du colonisateur. La laïcité est basée sur une loi, celle de1905. L’article 2 de cette loi stipule : « l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Je fais allusion au défenseur de cette laïcité en France, comme Jules Ferry qui disait que la laïcité, c’est organiser l’Etat sans Dieu. La laïcité a été appliquée en France dans un contexte de guerre entre la religion et le pouvoir. A ce moment, le peuple était tyrannisé et par la monarchie et par la religion. Avec la liberté, les gens ont rejeté la monarchie, c’est-à-dire le pouvoir de la dictature. C’est comme cela que la laïcité a été appliquée en France. Mais dans les pays anglo-saxons, ce n’est pas la même chose. Aux Etats-Unis, sur les billets de banque, il est écrit « in God, we trust ». La laïcité héritée de la France est sectaire, négative et intolérante. Or, la laïcité anglo-saxonne est une laïcité qui collabore. Ce n’est pas pour rien que dans ces pays, les églises et les mosquées sont subventionnées par l’Etat.

La deuxième cause, c’est l’ignorance. Cette fois-ci, c’est du côté des musulmans. La religion musulmane est une religion de paix et de tolérance. Mais en tant que musulman, quand ton voisin ne parvient pas à avoir la paix à cause de tes actes, est-ce que vous avez appliqué l’islam ? Je dis non. Le mot djihad dont on parle n’est pas seulement l’expédition militaire. Un jour, en revenant d’une conquête militaire, arrivé près de la ville de Médine, le prophète a arrêté la troupe et a interpellé ses disciples en ces termes : « la guerre que nous venons de gagner est appelée petite djihad, nous venons d’entamer la grande djihad ». La grande djihad, c’est par rapport à la famille, à l‘éducation, à l’entretien de la famille. C’est plus grand que l’expédition militaire. Avec l’intoxication médiatique, on met beaucoup plus l’accent sur l’expédition militaire. Or, c’est le dernier recours. Il est défensif et non offensif. Quand est-ce que les musulmans peuvent-ils recourir aux armes ? C’est lorsqu’on les empêche de pratiquer leur religion. Il y a aussi la mauvaise application des versets coraniques qui conduit à la déviation.

Comment lutter contre le terrorisme ?

On peut lutter contre une forme de terrorisme. Il y a le terrorisme résiduel et le terrorisme d’Etat. Tant que les intérêts seront en jeu, il y aura toujours le terrorisme d’Etat. Ce sont des choses qu’il faut aussi condamner. Le terrorisme d’Etat est la première forme de terrorisme qu’il faut combattre parce qu’il crée des injustices et pour les réparer, les gens tombent dans le terrorisme résiduel. Donc, pour combattre le terrorisme, il faut commencer par le sommet.

Quelle lecture faites-vous de la situation au Nord-Mali ?

Cette situation ne date pas d’aujourd’hui. Lors de l’occupation française, entre 1914 et 1916, la France a combattu la rébellion. Et elle existait depuis ce temps. Les Tamasheq ne se sont pas rendus facilement ; c’était après une guerre atroce. Leur grand chef Feroul y a perdu la vie. Après la défaite, les Français ont dit que le Nord devait appartenir aux Blancs. La lettre de Kaoussen demandait aux Blancs de ne jamais se soumettre aux Noirs. Quand on est habité par de telles idées, il est difficile de cohabiter avec une population noire et d’avoir un président noir. Avec l’indépendance du Mali, en 1960, la rébellion s’est déclenchée en 1961. La première République a mâté cette rébellion. Le poussin a donc été étouffé dans l’œuf. Mais comme c’est dans leur mentalité, sous Moussa Traoré, en 1991, à la surprise générale, ils ont encore déclenché une rébellion. Mais celle qui a eu plus d’ampleur, c’est celle de 2012, année qui a coïncidé avec la chute de Kadhafi. Ceux qui sont venus de la Lybie sont entrés au Mali avec armes et bagages. Ils étaient cantonnés au Nord. Mais avant le cantonnement, il y a avait déjà des noyaux là-bas. L’erreur de nos dirigeants de l’époque, a été de les avoir reçus avec armes et bagages. Au Niger, on les a désarmés avant qu’ils n’entrent sur le territoire. En analysant, la Libye a une frontière avec le Niger. Mais le Mali n’a pas de frontière avec la Libye. Ils étaient quelque part. Quel est ce pays qui les a abrités avant qu’ils n’entrent sur le territoire malien ? On les a reçus et le malheureux coup d’Etat a été une aubaine pour eux. En trois jours, ils ont occupé trois régions. Et à la surprise générale, la tendance MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) et acolytes demandaient l’indépendance tandis que la tendance Ansar Dine demandait l’application de la Charia islamique. Au cours de l’occupation, il y a eu beaucoup de déviations. Et entre-temps, c’était seulement Ansar Dine qui occupait les trois régions. Le MNLA était à Nouakchott avec la complicité de la France. Avec le président issu des élections, nous nous sommes déportés à Alger pour signer un accord qui n’est pas partagé par beaucoup de Maliens parce que c’était la partition du pays qui a été consacrée. Et dans l’accord, le mot Azawad revenait plusieurs fois alors que, pour les Maliens, ce mot est une insulte. La sensibilisation est en cours pour que les gens adhèrent à cet accord parce que les Occidentaux font de l’application de cet accord, la condition sine qua non pour la fin des hostilités. Nous sommes obligés de faire avec cet accord pour avoir la paix.

A vous entendre, l’accord d’Alger divise. Est-ce que cet accord peut conduire à une vraie paix ?

C’est cela le danger de cet accord. Il n’est du tout partagé par tous les Maliens. Pour beaucoup, c’est une répartition du pays. Mais comme on est pas régi par l’autorité actuelle, mais par une autorité d’ailleurs, c’est comme si on était sous la colonisation. La France, les Etats-Unis et autres ont exigé le respect de cet accord. Par stratégie, ils appliquent certaines parties et les parties non-appliquées vont poser problème après.

Vous connaissez les réalités de votre pays, pourquoi accepter un accord qui vient d’ailleurs ?

Cela a été ma première critique. Accord d’Alger et autres. Comme on le dit en bambara, « nos têtes sont rasées en notre absence ». Mais si on ne signe pas, le Mali passera le reste de son existence dans les attaques et les soubresauts. Mais entre deux mauvaises choses, il faut choisir la moindre.

Selon vous, quelle peut être la solution à cette crise ?

La solution doit être d’abord politique parce que c’est une question de dirigeants. Actuellement, la plupart de nos dirigeants sont des pions de la France. Nos présidents sont des binationaux : Alassane Ouattara, Macky Sall, Alpha Condé, Ibrahim Boubacar Kéita. On ne peut pas défendre deux causes à la fois. La binationalité de nos chefs d’Etat doit prendre fin. Il faut que les vrais nationaux soient à la tête de nos pays. Dans les pays arabes, c’est comme cela. En Algérie, ce n’est même pas pensable qu’un binational soit Directeur a fortiori président de la République. Il faut une relecture de nos textes.

Que pensez-vous du mouvement Boko Haram ?

Je ne comprends pas ce mouvement. On peut se baser sur tout sauf la religion musulmane, pour faire ce que les éléments de Boko Haram sont en train de faire. La religion musulmane est enrichie par beaucoup de cultures. Donc, rejeter systématiquement les autres n’est pas musulman. Ce sont des gens qui font ce qu’ils veulent. Aucune culture n’est un péché.

Un dernier mot ?

Je lance un appel à toute la sous-région. Une attaque à Diffa est comme une attaque à Bamako. Quand on a cette idée, il y aura une collaboration dans la communication de l’information. Le problème de la sous-région se situe à ce niveau. Qu’il y ait une union sacrée contre le terrorisme. Encourager une rébellion n’a jamais été une solution pour avoir la paix chez soi.

Propos recueillis par Françoise DEMBELE en collaboration avec Afronline (Italie)

aBamako

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