Dans le ventre doré du Mali

À la frontière du Sénégal, le complexe aurifère géant de Loulo-Gounkoto a transformé la vie de Randgold, son exploitant, et de l'État, mais aussi celle des populations locales.

Jeudi 3 mars 2016, 5 h 30 du matin. Alors qu’il fait encore sombre et que les projecteurs sont toujours allumés, une cinquantaine de travailleurs s’apprêtent à relever leurs collègues de nuit, quelque part à l’extrême ouest du Mali, près de la frontière sénégalaise.

Avant de pénétrer dans les entrailles de la terre, ils se réunissent dans la grande salle où, chaque matin, ils reçoivent les dernières informations concernant les incidents qui ont eu lieu au plus profond du site et se voient rappeler les consignes de sécurité en vidéo.

« Ils sont conscients que négliger des dispositifs sécuritaires est susceptible d’entraîner un renvoi direct », tempère Mohamed Cissé, 29 ans, coordinateur des deux mines souterraines les plus importantes de Randgold à Loulo : Gara et Yalea.

Une immense porte ouvrant sur un tunnel marque l’entrée du gisement. Deux gros engins de chantier peuvent s’y croiser sans se toucher. Casquette sur la tête et torche sur le front, Mohamed Cissé semble à l’aise, comme la plupart des travailleurs dans ce sous-sol. « On va entrer dans le souterrain en voiture. Ne vous inquiétez pas, nous sommes là depuis onze ans et il n’y a jamais eu de problème », lance-t-il avec un large sourire.

Dans cette galerie, de gros engins vont et viennent, transportant les minerais vers la surface tandis que d’autres aménagent de nouveaux tunnels. « Sous terre, tout le travail ou presque est mécanique. Certaines machines creusent de nouvelles galeries, d’autres percent les pierres où sont placés les explosifs qui permettront de récupérer les minerais », explique le Malien, formé en Afrique du Sud grâce à une bourse de son employeur.

Dans ce complexe industriel, le travail ne s’arrête jamais.
Partout, des pompes remontent l’eau du sous-sol afin de permettre la circulation dans les galeries. « Nous sommes à 500 mètres de profondeur, c’est l’eau de la nappe phréatique », souligne Chiaka Berthe, chef des opérations pour l’Afrique de l’Ouest de Randgold.

Soudain, le groupe s’arrête devant une pièce en fer : « Ici, les opérateurs pilotent à distance les engins lourds dans les zones à risques », précise fièrement Mohamed Cissé. Des cabines de sécurité capables d’accueillir vingt personnes sont installées un peu partout dans les galeries : en cas d’effondrement, les employés pourront s’y réfugier. Les tunnels sont refroidis par de puissants ventilateurs qui ramènent l’air de l’extérieur via des tuyaux en plastique suspendus dans les toits des galeries.

Dans ce complexe industriel, le travail ne s’arrête jamais. Le site fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Pour que les employés restent sur place le plus possible, une salle à manger de cinq mètres de long sur trois de large a été aménagée sous terre. « Les mineurs n’ont plus besoin de remonter à la surface pour manger, c’est le repas qui vient à eux », s’enthousiasme Mohamed Cissé.

Au fond de la galerie, une équipe d’Australiens perfore les pierres pour les préparer à recevoir les explosifs. Chiaka Berthe s’arrête un moment et observe : « Regardez ces traces jaunes, c’est « l’or du fou ». On pourrait penser que c’est de l’or à première vue, mais non. À Loulo, chaque tonne de minerai a une teneur de 4 grammes ou plus d’or, ce qui est largement supérieur à la moyenne », se félicite Chiaka Berthe, géologue de formation et ancien directeur général des mines de Loulo-Gounkoto, qui travaille pour Randgold depuis vingt ans.

Loulo et Gounkoto, qui rassemblent plusieurs gisements souterrains et une mine à ciel ouvert, sont une manne céleste pour Randgold. En 2015, 4,5 millions de tonnes de minerais en ont été extraites, 630 627 onces d’or ont été vendues pour un revenu de 724,2 millions de dollars (près de 680 millions d’euros) et 298,4 millions de dollars de profits. Avec un coût de production de 674 dollars l’once, la mine est l’une des plus rentables au monde et elle a résisté sans grande difficulté à la baisse du cours de l’or, passé de 1 900 dollars l’once en septembre 2011 à 1 050 dollars fin 2015.

Pour Randgold, juridiquement basé à Jersey mais fondé par des Sud-Africains, le Mali est un pays stratégique : si le groupe est désormais également actif en RD Congo (à Kibali), en Côte d’Ivoire (à Tongon), ainsi qu’au Sénégal, il a tiré plus de la moitié de ses revenus du pays sahélien en 2015. Avant Loulo, dont l’exploitation a commencé en 2005, c’est Morila, une autre mine exceptionnelle située au sud-est de Bamako, qui a fait la joie du groupe. Ouverte en 2000, cinq ans après la naissance de Randgold, elle a rapporté plus de 2 milliards de dollars à ses actionnaires. Désormais en fin de vie, elle devrait bientôt fermer définitivement.

Malgré ses dix années d’existence, Loulo-Gounkoto est, à l’inverse, en pleine jeunesse.
Malgré ses dix années d’existence, Loulo-Gounkoto est, à l’inverse, en pleine jeunesse. L’exploitation devrait durer jusqu’en 2029 grâce à ses gisements Loulo II, Loulo III, Baboto, P125 et P129, encore intouchés. « Nous comptons produire 700 000 onces cette année, pour un coût de production de 650 dollars l’once, contre 674 l’année dernière », annonce Tahirou Ballo, directeur du complexe Loulo-Gounkoto, qui rappelle que même la guerre au Mali n’a pas entamé l’activité. « Nous n’avons pas souffert de la crise. Nous avons travaillé normalement et avons produit 580 000 onces d’or en 2013. »

À la surface, le soleil commence à se lever. Un halo de poussière permanent enveloppe le site géant construit sur 30 km2. À l’est de la mine s’élève la cité des travailleurs, maliens notamment. À côté se tient celle des expatriés, et les appartements pour visiteurs bordent un bras du fleuve Falémé.

aBamako

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