Comment notre pays a basculé dans la drogue (suite) : L’impact de la criminalité organisée sur la dynamique communautaire

Alors que la communauté en général ne considère pas forcément la contrebande ou le trafic comme un crime, il est reconnu que, depuis l’introduction du trafic de drogue, le commerce illicite a des effets de plus en plus néfastes sur la société et la communauté. L’accumulation des richesses par les jeunes trafiquants a eu pour conséquence l’apparition de groupes d’influence nouvellement riches et armés, majoritairement composés de jeunes hommes, qui opèrent en-dehors des structures sociétales traditionnelles. Les groupes de discussion ont tous réfléchi sur la façon dont cette augmentation du nombre de groupes de nouveaux riches avait changé l’équilibre du pouvoir traditionnel au niveau communautaire, et sur l’impact qui en découle.
Une augmentation du banditisme a été observée au sein des communautés où le contrôle des flux illicites n’est pas encore consolidé : «Les chefs de factions opposées peuvent se disputer avec les groupes/factions qui ont participé à des opérations de trafic réussies. Il y a eu des exemples de banditisme routier sur la route du convoi, l’appropriation du produit, et sa revente ultérieure au même trafiquant/organisateur».
Un certain nombre de participants des trois pays ont noté la militarisation des jeunes : «Les jeunes militaires sont plus brutaux, sexistes et agressifs. Ils ne savent pas comment utiliser leur pouvoir, et ce pouvoir sert la criminalité organisée. Cela est très dangereux car il ne s’agit pas là de «cas isolés», mais d’une importante part de la population».
Un certain nombre de fonctionnaires interrogés ont suggéré que la culture et la consommation de drogue contribuaient également aux mouvements d’insurrection : le sentiment que les «rebelles ne se rebellent pas lorsqu’ils sont sobres». La culture et la consommation de drogue vont de pair avec la présence généralisée d’armes légères, ce qui contribue à l’insécurité et à la violence actuelle, ainsi qu’à la tendance croissante aux conflits violents dans la région.
Les jeunes hommes armés impliqués dans le trafic affichent leur réussite en achetant des biens immobiliers de valeurs, des voitures et autres biens symbolisant leur statut et dont ils se servent pour recruter les nouveaux membres qui prendront part à la criminalité organisée, tout particulièrement les jeunes qui sont impressionnables et qui sont ainsi détournés des opportunités professionnelles offertes par les industries légitimes : «Les jeunes arabes apprennent à conduire très tôt, et sont localement reconnus pour leur talent particulier pour la conduite dans le désert. Ils commencent dès l’âge de 10 ans, sont bien entraînés à 15 ans, et conduisent des convois de drogue sur de longues distances à 18 ans. Après avoir été rémunérés pour les quelques premiers convois, ils achètent leurs propres voitures (généralement des 4x4) et leur avenir est tout tracé».
Les membres du groupe de discussion de Bissau ont décrit ce qu’ils ont appelé «l’inversion des valeurs morales» qui se caractérise par le fait que les «étudiants ne croient plus en l’école et estiment désormais qu’être un intellectuel est une perte de temps. En Guinée-Bissau, la réussite passe uniquement par la voie de l’illégalité». Cela ne fait qu’exacerber une tendance d’analphabétismes bien établis dans ces États. En Guinée-Bissau, le nombre moyen d’années de scolarité est de 2.3, et seulement 54.2 pour cent de la population adulte sait lire et écrire.
Les données sont encore plus inquiétantes au Mali et au Niger, où la majorité des adultes (respectivement 68.9 pour cent et 71.3 pour cent) est analphabète.
Comme l’a déclaré un dirigeant d’ONG au Mali : «Pourquoi je m’embêterais à apprendre à mes fils à lire, alors que je peux leur apprendre à conduire ?»
Hormis la pratique de l’enlèvement pour rançon, le sens général des discussions était qu’il n’y avait pas de lien idéologique direct entre le trafic, et le terrorisme et les conflits insurrectionnels parrainés, dans la région, par des groupes tels qu’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).
L’une des activités était conduite pour le profit, l’autre pour des objectifs politiques ou idéologiques. Néanmoins, la plupart avait le sentiment que les fonds issus des activités illicites enrichissaient les groupes d’insurgés, de milice armée, ainsi que ceux affichant un programme djihadiste.
Alors qu’un certain nombre de participants étaient assez arrêtés sur le fait que «les rebelles ne font pas du trafic de narcotiques», il n’en reste pas moins que dans les zones qu’ils contrôlent, les insurgés peuvent prendre un pourcentage afin de garantir le passage des marchandises (de toute sorte) sans encombre. L’un des informateurs clés interrogés a déclaré, «Depuis 2005, AQMI taxe les convois des trafiquants».
Un autre informateur a signalé que dès le début des années 1999, le groupe salafiste pour la prédication et le combat (l’ancêtre d’AQMI) «avait commencé à bâtir des alliances avec les individus du nord, particulièrement à travers des mariages, et qu’il avait commencé à taxer le trafic de drogue ou à protéger les convois traversant le territoire qu’il contrôlait».
Le changement des rapports de force et la désintégration des normes sociales provoqués par les jeunes hommes impliqués dans l’industrie du trafic ont, en retour, un impact sur les relations entre les sexes et accroissent la vulnérabilité des femmes et des enfants. Le groupe de discussion de Kidal a longuement débattu de la pratique de plus en plus courante qui consiste à forcer ou à rapidement arranger des mariages pour «apaiser les désirs des jeunes hommes Keltamasheqs qui disposent de grosses sommes d’argent».
Par contre, les jeunes hommes qui ne disposent pas des connaissances des routes de trafic requises pour s’engager dans le trafic ont des difficultés à se marier, car ils n’ont pas les moyens de payer les dots de plus en plus importantes requises pour trouver une épouse. Ce phénomène divise la société et favorise les conflits. D’autre part, les trafiquants trompent leurs épouses achetées à la va-vite. Il a été noté que le taux de divorce augmentait, particulièrement lorsque les jeunes femmes (parfois âgées de neuf ou dix ans) ne parvenaient pas à donner naissance à un enfant dans la première année de mariage.
Dans une communauté où la virginité est très prisée, les femmes divorcées sont considérées comme «des marchandises usagées qui auront de plus en plus de difficultés à se remarier».
Les participants du Mali et du Niger ont noté l’augmentation du nombre de maisons closes le long des routes de trafic les plus courantes et dans les plaques tournantes urbaines, lesquelles sont destinées à assouvir les conducteurs et les guides. Un participant a expliqué que les maisons closes employaient la plupart du temps des femmes venant des pays voisins ; typiquement des migrantes ne pouvant pas poursuivre leur voyage vers le nord par manque de ressources.
Traditionnellement, dans la région la prostitution est considérée comme déviante et un grave mal social et religieux et le nombre croissant de prostituées est un indicateur de la profondeur du changement du cadre culturel. Un des informateurs clés, travaillant au sein d’une ONG en Guinée-Bissau, a également évoqué le nombre croissant de cas de pédophilie et d’abus sexuel sur les enfants depuis 2008, lorsque la cocaïne a été introduite dans la région.
Enfin, tout le monde s’est accordé à dire que la consommation de drogue (cocaïne et hachisch) augmentait au sein des communautés fréquentées par les trafiquants. Un médecin national, membre du groupe de discussion de Kidal, a déclaré qu’elle avait constaté une augmentation importante des problèmes de santé mentale liés à la consommation de drogue, et que cela touchait aussi bien les hommes que les femmes.
Positionnement pour le pouvoir
Les groupes de discussion ont noté que les sources d’autorité traditionnelles (chefs de clan, imams, anciens et autres) voyaient de plus en plus leur autorité érodée par ceux dont le niveau de capital social et de réussite perçu découlait du trafic. Le fait que chacun veut être chef a entraîné deux dynamiques distinctes, puisque les décisionnaires précédents cherchent à rétablir leur pertinence et leur base de soutien.
La première s’est caractérisée par un effort de réaffirmation des valeurs traditionnelles de la part des chefs religieux.
Un membre éminent du Haut Conseil Islamique du Mali (la plus importante organisation religieuse du pays) a expliqué, lors d’un entretien, que «des prédicateurs avaient été envoyés pour conseiller les jeunes et leur enseigner les bons principes islamiques». Il a ajouté que les «prédicateurs sont supposés demander aux parents d’être davantage critiques quant à la façon dont leurs enfants gagnent leur argent».
Presque tous les groupes de discussion ont observé le conservatisme croissant dans les pays islamiques d’Afrique de l’Ouest et du Sahel qui étaient auparavant modérés et libéraux. Cela semble être une conséquence de l’augmentation de la criminalité au sein de la société.
Les leaders traditionnels cherchent à contrer l’impact négatif que la culture du trafic a sur la société, et leur propre perte d’influence, à travers la réaffirmation des valeurs fondamentalistes. La prolifération des écoles coraniques, des prédicateurs coraniques et des femmes voilées a été constatée dans le contexte nigérien, et l’implantation rapide de l’extrémisme islamique au nord du Mali (qui a contribué à la chute de l’Etat en 2012) avait été précédée par un fondamentalisme qui avait été prêché par les prédicateurs fondamentalistes des communautés du nord.
Le groupe de discussion de Bissau a déclaré que «le Conseil
Islamique avait tenu une réunion publique afin de collecter des fonds pour les terroristes du Mali». Il en a également résulté que certains leaders traditionnels ont fait en sorte de se positionner en tant qu’intermédiaires entre les trafiquants et l’État, afin de protéger et de faciliter le trafic illicite : «Les leaders traditionnels voient l’effet de ces jeunes sur leurs communautés et ont le sentiment qu’ils doivent calmer les [trafiquants]. Les leaders traditionnels sont considérés comme des intermédiaires, et ont utilisé cette position pour s’octroyer les faveurs des administrateurs de l’état».
De cette façon, le pouvoir d’achat extraordinaire généré par le trafic arrive directement dans les caisses de l’état : «Les officiers militaires, les membres des services des renseignements, les députés, les maires, les gouverneurs, et toutes les personnes d’influence sont abordées. Les pots-de-vin ne sont pas payés pour un contrat lié à un service rendu.
La plupart du temps, il s’agit d’un cadeau, offert avec l’obligation sous-entendue, et bien connue des populations africaines, de rendre une faveur à une date ultérieure ; c’est-à-dire, qu’il s’agira, pour un agent des douanes, de laisser passer un convoi ; pour une patrouille militaire, d’ouvrir le passage pour un convoi sur une route donnée, ou même d’éliminer temporairement les réseaux de trafic concurrents d’une région afin de faciliter le passage».
L’argent issu du trafic s’infiltre également dans le processus politique, de façon plus directe. Les groupes de discussion ont décrit comment «les riches arabes, qui sont supposés être des trafiquants, financent les candidats qui briguent une place aux élections municipales, ou un siège à l’Assemblée Nationale», ou se présentent eux-mêmes aux élections.
Au Mali, les partis politiques incitent régulièrement les journalistes à rejoindre leur parti, ou bien les membres des médias reçoivent des pots-de-vin de la part des administrateurs de l’État pour défendre l’État contre ses détracteurs.
En Guinée-Bissau, ce processus consistant à interconnecter les institutions de l’État et la criminalité organisée a davantage été un processus descendant qu’ascendant. Les membres du groupe de discussion de Bissau ont décrit les façons dont l’État central fragilisait la gouvernance locale : «Lors des dernières élections, les représentants traditionnels sont devenus des politiciens et ont donc reçu beaucoup d’argent pour soutenir les parties politiques».
De même, «les gouverneurs, directeurs et secrétaires ont tous été remplacés après le coup d’État, et beaucoup ne sont même pas originaires des régions qu’ils représentent désormais».
Les membres du groupe de discussion de São Domingos ont fait état de cas «où les autorités avait été corrompues pour laisser les trafiquants de drogue en liberté ou ne pas les arrêter». Ils ont également évoqué les accords tacites passés au niveau national entre les autorités frontalières afin d’accorder des visas et d’autoriser le passage des trafiquants à la frontière entre le Sénégal et la Guinée-Bissau.
La corruption et la culture d’impunité
Alors que la gouvernance démocratique se consolidait dans la sous-région, la relation entre le trafic et la gouvernance se renforçait. Les pratiques de corruption ascendantes et descendantes ont augmenté en portée et se sont intensifiées, comme l’un des participants l’a dit : Il n’y a qu’à fermer les yeux.
Tout au long de cette évolution progressive, les échecs répétés face à la mise en cause des dirigeants pour leur association à des pratiques criminelles, et l’échec de la justice face à la punition des personnes impliquées, ont créé une culture d’impunité largement répandue. Il s’agit-là du principal et du plus important impact du trafic illicite décrit par les groupes de discussion.
D’un bout à l’autre de la sous-région, dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest, la corruption touche désormais les plus hautes sphères du gouvernement, de l’État et du secteur privé, et se répand à tous les niveaux des institutions étatiques et du tissu sociétal. La description des expériences des citoyens au niveau communautaire dépeint une corruption profonde qui souille tous les aspects de leur vie et leur interprétation de la citoyenneté et du statut d’État. «L’impunité est partout, car il n’y a pas d’État et pas d’autorité».
D’un bout à l’autre de la région, il faut corrompre ou avoir des relations ne serait-ce que pour bénéficier des services de l’État les plus élémentaires, comme obtenir une carte d’identité, des services de soins médicaux ou judiciaires. Les pots-de-vin, la corruption et les commissions offerts par les trafiquants sont couramment acceptés en guise de compléments standards aux salaires insuffisants de l’État, et ne sont même pas considérés comme des méfaits par les agents gouvernementaux.
Corruption concernant les cartes d’identité au Mali
Tous les maliens sont tenus d’avoir une carte nationale d’identité sur eux (même si, en pratique, dans les zones rurales, cette exigence est très assouplie). Depuis que les cartes d’identité nationales sont imprimées et fournies par des entreprises canadiennes (afin de garantir l’inclusion des informations biométriques), l’État malien ne paie plus pour ce service. La perte d’une carte peut entraîner de sérieux ennuis pour un individu qui a affaire à la police ou la gendarmerie en temps de guerre.
Les Maliens qui ne disposent pas de carte d’identité doivent se rendre au commissariat pour en demander une, mais la police leur dit régulièrement qu’il n’est pas possible d’en avoir une puisque l’État n’achète plus ce service importé. Cependant, en prenant l’agent à part, il est possible d’en acheter une parmi une pile de cartes d’identité en possession de la police. Au lieu de payer 150 francs CFA (3 $), les cartes sont vendues entre 15.000 et 25.000 francs CFA (30-50$).
Au sein du système de justice, «les membres de la magistrature ne se considèrent pas comme des arbitres de la justice et du droit indépendants, mais comme des personnes [ayant le droit] de distribuer la justice comme bon leur semble, sans conséquence». Il y a peu ou pas d’accès aux systèmes de justice constitutionnelle modernes en-dehors des capitales, en conséquence, au niveau local, cela crée des systèmes qui renforcent les querelles locales, les conflits inter-groupes localisés et la justice d’autodéfense. «Les gens se font justice eux-mêmes».
Au sommet de la pyramide, les leaders politiques sont considérés comme élitistes, corrompus et intéressés. En Guinée-Bissau, le cycle croissant de la violence et de l’instabilité, qui a suivi l’introduction de la cocaïne dans le pays, est souvent attribué au désir de contrôler les flux de trafic. Au Mali, le laissez-faire du président Touré, l’approche conciliatrice avec l’économie criminelle au nord, et ses liens croissants avec les fonctionnaires et les POINTS DE VUE DE LA POPULATION
SUR LA CRIMINALITÉ ORGANISÉE EN AFRIQUE DE L’OUEST ET AU SAHEL opérateurs économiques au sud, ont lentement conduit à la chute de l’État. Contrairement au trafic auquel s’adonnent les dirigeants politiques de Guinée-Bissau, au Niger, il n’y a généralement aucun sentiment d’engagement du président Mahamadou Issoufou dans un tel niveau de trafic, mais l’influence corruptrice du trafic illicite est toujours ressentie «depuis le bureau du président, jusqu’au simple citoyen».
Il a souvent été dit que les hauts fonctionnaires se considéraient comme «intouchables». Un certain nombre de participants ont décrit un sentiment d’invincibilité similaire chez ceux qui tirent profit du trafic de drogue et des autres trafics criminels : «[Ces individus ] ont l’impression que la justice ne peut pas les atteindre, non pas parce que les travailleurs judiciaires ne disposent pas des compétences techniques nécessaires, mais du fait du bloc créé par les forces de défense et de sécurité qui ont, à de nombreuses reprises, stoppé les forces judiciaires s’attaquant à ces hommes importants».
Avec le haut niveau de complicité des agents du gouvernement, toute tentative visant à s’attaquer au trafic illicite ou à la contrebande sur le terrain paraît hypocrite.
Par exemple, lors d’un entretien avec un leader arabe à Gao, celui-ci a soutenu qu’il n’y avait pas de trafiquants de drogue à Gao, une ville couramment considérée comme une plaque-tournante majeure de l’activité illicite.
Lorsqu’il lui a été demandé d’expliquer la célèbre Cocaïne bougou (ville de la cocaïne) de Gao, un quartier de Gao avec de grandes villas, toutes construites ces cinq dernières années, et dont il est couramment admis qu’elles ont été financées avec les bénéfices issus du narcotrafic, il a répondu : «Et Bamako alors ? Nous pourrions la nommer détournement-bougou (ville de la corruption)», et a continué en décrivant comment l’État était l’exemple de criminalité le plus parlant du pays.
Dans la région, un autre flux de ressources lucratif, mais licite cette fois, prend la forme de l’aide étrangère au développement. En Guinée-Bissau, elle est estimée à environ 80 pour cent du budget de l’État, et les autres pays de la région sont de la même façon dépendants de l’aide étrangère. Les membres du groupe de discussion ont décrit avec une grande frustration la façon dont la corruption généralisée affectait tout, depuis les investissements dans les infrastructures jusqu’aux projets de développement, en passant par l’acheminement de l’aide humanitaire.
Par exemple, à Gao, «les projets de développement concernent Gao, mais ils sont utilisés par les personnes qui en sont responsables comme un moyen d’accumuler des richesses (ces derniers ne sont souvent même pas des habitants de Gao, mais sont des personnes qui ont des amis dans le sud)». Le groupe de discussion de Bissau a décrit le cas d’hôpitaux privés de budget car les fonds «restent dans les poches des politiciens de Bissau».
A suivre
Source : Institut d’Etudes et de Sécurité

aBamako

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