Point d’histoire: L’instrumentalisation de la carte Azawad par le MNLA

L’étude de l’usage de la cartographie (réelle ou imaginaire) par différents mouvements armés comme celui des Touaregs, se retrouve de façon comparable dans de nombreux cas comme ceux des Ibo au Nigeria, des Basques d’Espagne, des Casamançais au Sénégal et des Albanais du Kosovo en Serbie. Le cas des Touaregs n’est pas singulier, comme le remarque Badie (1992 : 151) ; il émane de l’imbrication des logiques territoriales et communautaires. C’est- à-dire, chaque fois que se pose le problème de la juxtaposition des minorités, apparait dans la plupart des cas, l’idée même de la survie de l’Etat : séparatisme ou autonomie.
Pour comprendre ce phénomène, Marie-Christine Aquarone (Aquarone, 1987 : 58) décrit le modèle de système politique de l’Etat, s’approprie, contrôle et gère une portion du territoire étatique.
S’agissant du séparatisme biafrais (1967), se séparant du territoire de l’Etat légué par la colonisation britannique, la nature de ce conflit s’apparentait plutôt à un acte défensif, celui de la réaction de tout un peuple devant la menace d’extension du pogrom.
Pour autant, la sécession n’était pas une tentative de résurrection culturelle ou ethnique, car le Biafra trouve son origine dans le désir d’autodétermination du peuple ibo.
Contrairement au Biafra, le séparatisme katangais, tire son origine de la divergence croissante des intérêts de la métropole d’une part, et des colons et trusts, de l’autre.
La métropole, située à plusieurs milliers de kilomètres du Congo, n’a jamais été à l’écoute des Katangais : «La richesse de notre province qui, autrefois, suffisait à tout le Congo, n’arrive pas à couvrir actuellement les besoins du Katanga».
En prononçant un tel propos, il est clair que Moise Tshombé compare la précarité des Katangais à une situation de survie.
Dans un autre contexte, l’instrumentalisation cartographique non seulement un outil de guerre pour les activistes, mais aussi un objet de propagande au service du politique. Barbara Loyer explique comment les représentations territoriales se différencient à des détails d’importance dans une région comme le Pays basque, marquée par un conflit autonomiste.
Elle explique qu’en 2009, après vingt cinq (25) ans de pouvoir exercé par les nationalistes basques (PNV), les nouveaux responsables socialistes procèdent à un véritable changement des vestiges autonomistes. Ces changements vont du décor de la télé (carte météo) jusqu’aux territoires. Ainsi, les sept territoires du projet national basque ont été insérés à la carte nationale espagnole.

Et le cas malien ?
En signant le 6 avril 2012, le communiqué d’acte de proclamation du «nouvel Etat», le secrétaire général du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), Bilal Ag Cherif, déclare «irrévocable l’Etat indépendant de l’Azawad». Ainsi, les Touaregs ravivent le passé en refusant tout «raccommodage de tissu», pensant «que le temps de l’hibernation est révolu (…) Qu’on ne peut être Touareg actuellement qu’en luttant». Cette frustration, née de leur marginalisation, est l’émanation parfaite d’une absence ou insuffisance d’insertion socio-économique dans le nouvel ordre étatique malgré l’existence de la décentralisation.
En conséquence, le MNLA pense que seules la lutte et la résistance leur permettront d’obtenir des changements susceptibles de sortir leur communauté de l’injustice et de la misère.
S’il est vrai que les soulèvements touaregs sont systématiquement stigmatisant et ramenés à des motifs économiques (chômage, sécheresse, misère…) ou à des représentants contre l’ordre postcolonial, ils sont aussi souvent présentés par certaines populations comme émancipantes. Ces insurrections se fondent d’abord sur des raisons politiques de leur survie, de la défense de leur communauté élargie, considérée comme menacée dans son ensemble, et qui doit être protégée.
L’identité touarègue est donc liée à l’incapacité de l’Etat malien à assurer un épanouissement harmonieux (même si nous savons que ce n’est pas facile) des diverses communautés ethnolinguistiques et des diverses formes de mise en valeur du sol. Il lui revient à cet effet de redresser et corriger les déséquilibres et inégalités introduites ou renforcées par ce même Etat.
En cartographiant le territoire de la république d’Azawad sur leur site, les activistes du MNLA ont manifestement compris qu’une instrumentalisation cartographique pouvait être un véritable outil de conquête. Cette projection qui est l’aboutissement d’un long processus de construction «azawadienne» était d’autant plus expressive qu’elle afficha un détachement des régions du Mali-Nord et celles du Sud.
Tout porte à croire que les éléments diffusés sur l’Internet au sujet de cette «République» ont été murement réfléchis. Le drapeau, conçu par les activistes touaregs, est composé de plusieurs bandes : la bande jaune (triangulaire représente le sable du désert du Sahara. Les bandes verticales sont au nombre de trois.
Une verte, représente les oasis, une rouge (le sang versé pour les combats engagés) et enfin, une bande noire, symbole de la révolution. Sa devise («Unité-Justice-Liberté») se veut le symbole d’une appartenance de différentes communautés (aux traditions et modes de vie différentes) à un destin commun, lié à un territoire, celui de l’«Azawad».
Pour autant, Arabes, Peuls, Songhays et Touaregs ne partagent pas la même vision à propos de l’Azawad, ni en tant qu’entité régionale ni en tant que nouvel Etat indépendant. En effet, les populations du Mali- Nord, hormis les insurgés et quelques tribus arabes et touarègues (comme celle des Ifoghas) minoritaires, basées à Kidal ne se sentent pas solidaires du projet sécessionniste.
Certains représentants du COREN (Collectif des ressortissants du Nord) voient ce projet comme un fantasme, surtout une plaisanterie de la part de personnes qu’ils considèrent égarées ; thèse similaire de celle d’E. Bernus (1987 : 7-13) pour qui la quête d’une «fétichisation d’un Etat touareg» relève de la catharsis.
Cependant, cette indépendance, si elle se réalisait un jour, amputerait le Mali de plus de 70% de son territoire, mais aussi elle rencontrerait l’opposition de la communauté internationale, pour qui la création d’un Etat Azawad ne ferait qu’envenimer d’autres conflits, comme celui du Sahara Occidental. De même, l’Etat malien n’a jamais admis la séparation des régions du nord du reste du territoire pendant toute l’occupation.
Dans les manuels scolaires maliens, on enseigne que les régions éloignées du Mali-Nord (globalement) sont les domaines des pasteurs nomades et semi-nomades, cohabitent avec d’autres communautés sédentaires dans la boucle du Niger où elles pratiquent l’agriculture et la pêche.
D’ailleurs, les manuels d’histoire font état de la résistance touarègue comme un exemple de mouvement de lutte des peuples touaregs sous la direction du résistant Firhoun contre l’occupation coloniale en 1917.
Quant à la rébellion de 1963, elle est admise comme étant un simple trouble des Kel Adag, insoumis contre le nouvel ordre étatique. A part ce bref enseignement, à aucun moment les livres de l’éducation nationale ne parlent des rébellions touarègues comme mouvement sécessionniste (légitime). On y présente le Mali-Nord comme une région ancrée entièrement dans l’ensemble des territoires maliens.
Toutefois, la promotion de la culture touarègue ne suscite pas un grand intérêt chez les décideurs politiques, y compris dans le Mali-Nord (paradoxe), hormis l’alphabétisation en tamasheq qui n’existe qu’en milieu touareg. Il y a quasi absence de la culture touarègue dans les médias locaux et nationaux (en dehors des informations et spots de publicité audiovisuels).
Si les Touaregs ont repris les armes au nom de l’indépendance des peuples de l’Azawad, leur coalition avec les groupes narco-djihadistes a complètement changé la nature de leur combat. Pris dans une alliance de circonstance, les Touaregs n’ont pas su s’imposer au Mali-Nord où les terroristes islamistes et mafieux (mieux armés) sont devenus maîtres des lieux.
Chassé des grandes villes du Nord par les narcotrafiquants et les islamo-terroristes, le MNLA a été obligé de se retrancher pendant plusieurs mois dans un de ses derniers bastions à Tin-zawaten, près de la frontière algérienne .

Source : «Le conflit touareg et ses enjeux géopolitiques au Mali» (Abdoulaye TAMBOURA)

aBamako

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