Au Sahel, le Coran invoqué pour lutter contre l’extrémisme religieux

53

Notre chroniqueur raconte comment le livre saint et la tradition permettent de contre-attaquer et de délégitimer l’idéologie de la secte islamiste Boko Haram. C’est une scène qui s’est souvent répétée ces derniers temps dans plusieurs villages du sud-est du Niger et du nord-est du Nigeria, épicentre des activités de la secte extrémiste nigériane Boko Haram : devant de nombreux témoins, un marabout (érudit musulman) tient un exemplaire du Coran à la main et prononce solennellement la formule d’usage.

« Que de ce saint Coran, affirme-t-il, descende la foudre de Dieu sur quiconque aura hébergé un membre de Boko Haram, quiconque, sachant sa présence dans le village, ne l’aura pas dénoncé aux autorités, quiconque aura aidé par la nourriture ou l’information un membre de ce groupe. »

Traduit du kanouri, la langue la plus répandue chez les populations riveraines de la rivière Komadougou Yobé (cours d’eau saisonnier traversant le Nigeria et le Niger) et du lac Tchad, ce geste appelé localement « mettre le Coran » obéit à un code strict pour en garantir l’efficacité.

Il doit en effet se réaliser sous l’égide de l’autorité traditionnelle (chef de village, de canton, sultan, émir) et doit être porté à la connaissance du plan grand nombre. C’est d’ailleurs pour cette raison que très souvent un griot est commis par le chef traditionnel pour enjamber les grandes rues du village afin d’informer les résidents que « le Coran a été mis » contre Boko Haram.
« Délégitimer » le mouvement extrémiste

Cet usage du Coran, bien spécifique aux régions de Diffa et de Zinder au Niger et à l’Etat fédéré du Borno au Nigeria, permet finalement aux autorités de faire d’une pierre deux coups. D’abord, il suscite dans les villages où « le Coran a été mis » une implication forte de la population dans la détection de la présence et l’arrestation des éléments de Boko Haram. C’est un enjeu essentiel dans la phase actuelle de lutte contre les partisans de la secte extrémiste nigériane qui, après avoir perdu du terrain militairement, a choisi de se fondre dans la population, profitant du contexte socio-ethnique favorable.

Le fondateur Mohamed Yusuf puis son successeur Abubakar Shekau ayant recruté leurs éléments dans les ethnies de la région, il restera toujours très aléatoire ici où on n’a pas la culture des pièces d’identité (carte d’identité ou passeport), de distinguer un Kanouri actif dans Boko Haram d’un autre Kanouri qui n’a rien à voir avec la secte islamiste.

On pourrait en dire autant pour les Buduma, les Kanembou, deux autres ethnies de la région. La « mise du Coran » dans les villages permet par ailleurs de délégitimer le mouvement extrémiste en lui ôtant l’argument religieux.

Même si Boko Haram revendique officiellement son projet d’un califat qui s’entendrait aux pays du bassin du lac Tchad (Cameroun, Nigeria et Tchad), dans la pratique la secte a abandonné, avec la disparition de son fondateur Mohamed Yusuf, érudit religieux formé notamment à Médine (Arabie saoudite), la recherche de l’adhésion populaire à sa « guerre sainte ».


Source : Africatime

Africatime

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here