Etat de santé du président : Pourquoi les Maliens s’inquiètent ?

Les exemples sont assez nombreux sur le continent africain pour comprendre que les Maliens, tout comme les citoyens des autres nations, puissent voir dans l’affaiblissement de leur chef d’Etat la menace très directe d’un affaiblissement de l’Etat. C’est comme pour dire qu’en Afrique, surtout au sud du Sahara, toute question relative à la santé du Président relève du tabou, de la peur, …Pourtant, il faut qu’on en parle car la santé du président cache bien évidemment beaucoup d’autres soucis.

Ikakènè? Des dizaines de fois par jour, les Maliennes et les Maliens s’enquièrent de l’état de santé de la personne qu’ils saluent. La politesse, tout comme l’usage, veut que la personne offre en retour une information qui rassurera son interlocuteur afin qu’il puisse continuer sa journée ou proposer son aide. Il semble, ces derniers jours, que le président ne fasse pas exception à cette préoccupation de la part de ses concitoyens.

Alertés, récemment, par son absence au sommet de l’UA, inquiétés par la nouvelle de son malaise en novembre 2016 à la COP22, les maliens cherchaient, depuis son départ pour un centre hospitalier français, à savoir si leur président va bien.

Alors que personne ne pense à ne pas offrir un « tôrôchitè » poli, la présidence s’était refusée, à communiquer sur l’état de santé du président IBK. Face au vide informationnel, les rumeurs, les pronostics et les demi-conclusions circulaient à la vitesse des langues inquiètes.

Que lire dans ces manifestations soucieuses ? Sur les réseaux sociaux et dans la rue, l’intérêt pour l’état de santé du président enfle à mesure que le silence de Koulouba est interprété comme la marque d’une réalité qu’on dissimule et donc d’un problème.

A force d’articles de presse et de prise de positions publiques, certains commentateurs ont voulu voir la marque d’une mobilisation de l’opinion publique malienne. Ce n’est pas la première fois que ce phénomène prend une telle ampleur.

En Effet, les premières « rumeurs » sur l’état de santé du président émergent en juillet 2015. Alors que l’encre des signatures finit de sécher au bas de la page de l’Accord pour la paix et la réconciliation, la presse malienne se fait l’écho de la rumeur du décès du président IBK alors qu’il est hospitalisé en Turquie. Quelques mois plus tard, alors qu’en France les arbres se couvrent de fleurs, le président malien fait un séjour dans un hôpital parisien. Une fois encore, la rumeur enfle sur sa santé.

Il nous donc a semblé néanmoins intéressant de mettre en lumière les voix qui alimentent le débat actuel à Bamako pour comprendre les motifs de ces inquiétudes.

Comprenons-nous bien. Il n’est absolument pas question ici de savoir de quel mal souffre la personne qui siège à la tête de l’état, mais de saisir, avec les lecteurs, le sens et l’intention des rumeurs qui circulent.

Alors qu’à l’occasion, les conseillers en communication de la présidence se résignent à animer un point de presse pour répondre aux rumeurs comme le faisait Racine Thiam en mars 2016, il est parfois impérieux qu’un communiqué officiel offre le « tôrôchitè » que les Maliens attendent.

La question de la succession, au cœur de la rumeur :« Tonton, pourquoi tu tousses ? »

Alors que disent ou que veulent dire les voix qui soulèvent le sujet de l’état de santé du président malien ?

L’histoire de l’Afrique, à ce propos, offre des pistes pour décrypter cette question. Quelques exemples nous rappellent que la santé des chefs d’état et la stabilité des régimes sont en lien direct.

En 1982, au Cameroun, le président Ahmadou Ahidjo, auquel on a faussement diagnostiqué une grave maladie est contraint de quitter le pouvoir au profit de son premier ministre.

Le président du Togo, Gnassingbé Eyadema, décède en février 2005 en chemin dans l’espace aérien tunisien, dans l’avion présidentiel qui le transportait vers un hôpital israélien. Sa succession se « règle » par un coup d’Etat.

Le 22 décembre 2008, la mort du président guinéen Lassana Condé avait abouti à un coup d’Etat militaire dans ce pays.

Les exemples sont suffisamment nombreux sur le continent pour comprendre que les Maliens, tout comme les citoyens des autres nations, puissent voir dans l’affaiblissement de leur chef d’Etat la menace très directe d’un affaiblissement de l’Etat qui puisse augurer une nouvelle période de troubles et de violence. Le coup d’état de 2012 n’est certainement pas suffisamment « passé » pour que les Maliens oublient les risques d’une présidence affaiblie, que ce soit par la lassitude ou par une maladie prolongée.

Le sort de nombreux pays africain est dépendant, d’une manière ou d’une autre, de la capacité physique de leurs leaders. En effet, l’état de santé des chefs de l’Etat est une préoccupation largement partagée dans les démocraties et même dans les régimes moins démocratiques (voir la santé de Fidel Castro au Cuba par exemple).

La disparition ou l’incapacité d’un chef de l’Etat en Afrique donne lieu à un combat plus ou moins violent pour sa succession. L’occasion pour les seconds mais aussi pour les opposants de faire valoir un projet alternatif ; l’occasion également pour ceux qui attendaient patiemment une ouverture politique, de remplacer ceux qui ont outrepassé leurs mandats initiaux. Dès lors, l’inquiétude exprimée au Mali quant à la santé du chef de l’Etat est-elle à chercher dans la course à la présidentielle que certains préparent déjà ?

Au Mali, la question de la santé du chef de l’Etat IBK peut être connectée à la question de sa succession. Qui pourrait prendre la tête de l’Etat en cas de vacance de pouvoir définitive constatée par la Cour Constitutionnelle, et d’autre part les responsabilités qui vont avec ; alors que la situation sécuritaire actuelle ferait hériter à son successeur, d’un degré de complexité très relevé. La question est tranchée sans ambigüité par la constitution du Mali mais ne semble pas rassurer les maliens.

De la publication du bulletin de santé du chef de l’Etat

Pour rassurer ou tout au moins faire taire les rumeurs qui questionnent sa capacité à gouverner, c’est-à-dire à incarner la force de l’état à travers sa personne, un leader dispose d’un choix de communiqués relativement restreint. D’un coté, il peut déclarer que le mal dont il souffre est sous contrôle et qu’il est en pleine possession de ses moyens. C’est ce que les communiqués au Mali ont fait jusqu’à présent.

De l’autre côté, il peut faire preuve de transparence, et rendre public un bulletin de santé dans lequel serait annoncées les mesures prises pour permettre à l’Etat de fonctionner pendant sa convalescence.

Aucune de ces alternatives n’est exemptée de risques politiques. La première, choisie par la plupart des présidents ayant eu à affronter la maladie est un « mensonge gris » : il s’agit de rassurer tout en ne disant pas toute la vérité pour éviter la panique ou la course à la succession qui fragiliserait le pouvoir. C’est le choix qu’ont fait le président Bouteflika, le président Mitterrand ou même le président Roosevelt. Et que dire des dernières années au pouvoir de Fidel Castro.

La seconde, que peuvent choisir. C’est celle de la transparence. Mais aucun régime politique n’exige d’un chef d’Etat qu’il rende public sa température chaque matin. Il n’y a aucune obligation légale qui exige que le chef de l’Etat du Mali publie son bulletin de santé ou qu’il rende public son état de santé.

Le chef de l’Etat est un patient, sa santé relève donc de la sphère privée. Et il est bien entendu que chaque Malien a le droit que ses données médicales restent privées. Ce constat semble la position adoptée par le constituant et le législateur malien. Cependant, la fragilité de l’état de santé du président malien ouvre le débat sur le droit à la publication et à la communication du bulletin de santé des candidats à l’élection présidentielle du Mali.

L’insuffisance du système de santé des Etats africains : « Tous au Val-de-Grâce »

Selon nous, ce que l’inquiétude autour de l’état de santé du président malien ne dit pas, ou pas assez, c’est une préoccupation quant à l’accès aux soins pour tous et à des soins de qualité. Qu’une personne, quel que soit la position qu’elle occupe, souffre et doive s’assurer les services d’un professionnel de santé est un droit essentiel. L’accès aux services publics de santé fait l’objet, au Mali, comme sur le continent, d’un long combat que mènent les citoyens, les universités, les agents de l’Etat. Selon les données statistiques de 2015 de l’OMS, l’espérance de vie au Mali est de 58 ans contre 85 ans pour la France en 2016.

Qu’une personne, quel que soit la position qu’elle occupe, ne puisse pas bénéficier des soins adéquats dans son pays est un drame qui révèle l’ampleur des progrès à réaliser. Les différents séjours médicaux du président malien sont à ce titre, le véritable sujet d’une inquiétude que doivent partager les Maliennes et les Maliens. Toutes celles et ceux qui ont eu à parcourir des kilomètres pour visiter un professionnel de santé, toutes celles et ceux qui n’ont pas pu avoir accès aux soins auxquels ils sont en droit de prétendre doivent s’inquiéter.

Cette migration sanitaire temporaire des chefs d’Etat africain en général et celui du Mali en particulier soulève également des questions sur l’état des hôpitaux maliens.

Un président devrait pouvoir être pris en charge médicalement par les médecins de son pays, dans les hôpitaux de sa capitale et ne pas avoir à prendre l’avion pour l’étranger.

Le traitement en France, en Turquie, au Maroc ou ailleurs, des maux dont souffre le président malien reste un privilège que l’immense majorité des citoyens de son pays ne peuvent se permettre.

Les soins des chefs d’Etat africain dans les Etats étrangers mettent en avant un système de santé où les biens dotés peuvent aller se soigner en Europe alors que leurs concitoyens n’ont pas accès à des services de santé de base. Elle pose également des interrogations sur la confiance du chef de l’Etat à l’égard des médecins maliens.

Et c’est là que la rumeur doit se transformer en motif de mobilisation.

Par Oumar BERTE, politologue et doctorant en droit ; et

Florent BLANC, docteur en sciences politiques.

Source : aBamako

aBamako

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