Assassinat des 21 bérets rouges: Les péripéties d’une barbarie du moyen âge ?

620

Mains attachées au dos, yeux bandés, les 21 bérets rouges sont jetés dans la fosse creusée à l’avance avant d’être arrosés par des rafales par des militaires proches du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE) dirigé par le capitaine Amadou Haya Sanogo. Les péripéties d’une barbarie digne du moyen âge.
Le 30 avril 2012, une partie du 33ème régiment des Commandos Parachutistes de Djincoroni, l’unité d’élite assurant la protection de la Présidence de la République se fâche et montre ses muscles. Sous la conduite du colonel-major Abdine Guindo, les Commandos Parachutistes de Djincoroni avaient refusé de faire allégeance aux mutins du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE) du capitaine Amadou Haya Sanogo qui ont chassé le général Président Amadou Toumani Touré de son palais de Koulouba, le 22 mars 2012. Juste après la chute des régions de Kidal, Gao et Tombouctou tombés aux mains des groupes armés et terroristes, un gros contingent du RCP prennent la direction de Bamako avec armes et munitions. À quelques kilomètres de la capitale, ils sont désarmés par une équipe envoyée par le capitaine Amadou Haya Sanogo qui craignait une réplique des bérets rouges pour installer ATT au pouvoir. Les jeunes commandos refusent cet acte assimilé à une autre humiliation. Le commandant du RCP, ancien aide de camp d’ATT intervient pour les convaincre de rendre les armes. Le climat reste délétère entre Kati et Djincoroni.
Coup de colère des commandos
Selon une source diplomatique citée par la presse internationale, « les Bérets rouges chargés de la protection de la présidence n’avaient plus le droit de porter une arme, y compris la sentinelle du palais présidentiel. Certains Bérets verts demandaient même aux Bérets rouges d’enlever leur béret à certains check points. Ce sont toutes ces brimades, sur fond de rivalité entre les deux corps, qui ont poussé les Bérets rouges à tenter un contre-coup le 30 avril dernier». Selon une source sécuritaire à Bamako citée par la même presse internationale, « la tension est montée d’un cran la semaine précédant le contre-coup d'État lorsque le capitaine Amadou Haya Sanogo a convoqué à son QG de Kati le chef d’état-major du RCP, le colonel Abidine Guindo, qui est aussi l'ancien aide de camp d’ATT. »
Le colonel décline l’invitation, mais par la suite, la rumeur se répand que les Bérets verts de Kati ont l'intention de faire une descente punitive contre Guindo pour avoir tenu tête à Sanogo. Aussi le 30 avril, vers 14 heures, toutes les unités spéciales du RCP sont convoquées au camp de Djicoroni, base des bérets rouges.
Le chef d’état major de l’armée de terre de l’époque, Colonel-major Ibrahim Fané, fait office de médiateur et vient discuter avec ceux qui refusent visiblement d’obéir à Kati. Cette médiation échoit. Des rumeurs font état d’une descente imminente des soldats pour désarmer le bataillon Para. Les jeunes soldats piquent une colère et décident d’en finir avec les mutins de Kati. Des colonnes de véhicules sortent du camp et prennent trois directions : Kati, Ortm et Aéroport international de Bamako Sénou. En quelques minutes, l’Ortm et l’aéroport international tombent sous le contrôle des commandos Para. À Kati, les choses ne se passent pas comme prévues. La colonne qui devrait attaquer le quartier général des mutins tombent dans une embuscade tendue par les éléments du Groupement mobile de sécurité (GMS) de la police nationale acquis à la cause des nouveaux maîtres du pays. Les bérets rouges enregistrent des lourdes pertes et se dispersent dans la nature. Ils prennent du temps à se réorganiser pour donner l’assaut contre le Qg de Sanogo. Au matin du 1er mai 2012, l’opinion apprend l’échec de l’opération des bérets rouges appelés contrecoup d’Etat. Un groupe de bérets rouges arrêtés sont présentés à la Télévision nationale par les militaires proches de Kati. C’est la chasse aux bérets rouges avec de nombreuses arrestations et de blessés. Les militaires arrêtés sont détenus au camp Soundiata de Kati dans une prison surnommée « La fosse ». Certains subissent des tortures et des pratiques inhumaines. Ces scènes horribles sont filmées et diffusés sur la toile mondiale. Des rapports des Ong internationales relatent certaines de ses scènes avec des témoignages.
Démarches infructueuses des parents des militaires arrêtés
Des parents des militaires arrêtés tentent de communiquer avec leurs proches par l’intermédiaire d’autres militaires proches de Kati. Ils se butent à un mur de silence. Pagalé Sagara, fils aîné de Mme Sagara Bintou Maïga qui deviendra plus tard la présidente de l’association des parents et épouses des militaires bérets rouges assassinés (Apaembra), figure parmi les éléments entre les mains des hommes de Sanogo. Mme Sagara Bintou Maïga arrive à parler au téléphone avec son fils ainé par le truchement d’une haute gradée qui était dans les bonnes grâces du Président du CNRDRE. Elle continue ses démarches et n’hésite pas à se rendre tard dans la nuit chez certains hauts gradés proches des mutins de Kati. Sans succès ! La mère du soldat de 2ème classe Aliou Boncana Maiga, Zeinabou Abdoulaye Touré a fait part chez notre confrère du journaldumali de ses démarches pour retrouver son fils : « J’étais chez moi à Mayena dans le cercle de Bafoulabe du 30 au 1er mai 2012 lorsque j’ai vu à la TV mon fils aux mains d’un soldat béret Vert qui le questionnait. Je n’ai pas compris pourquoi Aliou se trouvait dans une telle situation. J’ai donc appelé immédiatement son père au téléphone pour lui demander d’allumer la télé. Le lendemain j’ai appelé ma petite sœur à Bamako chez qui Aliou vivait quand il n’était pas au camp. C’est comme ça que j’ai eu la confirmation de son arrestation. La veille, Aliou avait quitté la maison de sa tante pour ses cours d’anglais. Il a été arrêté lors d’une fouille dans un Sotrama alors qu’il rentrait à la maison. Ne pouvant plus attendre, j’ai décidé de me rendre à Bamako. Entre temps ses frères ont visité les commissariats et gendarmeries de Bamako. L’un des frères d’Aliou, un béret vert, a été jusqu’au camp de Kati pour dire qu‘Aliou ne faisait pas partie des militaires qui ont participé au coup d’État. Malgré cela, il n’a pas été relâché. Je me suis rendu sur place. J‘ai rencontré au camp un garde du corps de Haya Sanogo. Il se faisait appeler Rougeo. J’ai demandé à rencontrer Haya. Après une altercation entre moi et Rougeo, Haya est finalement sorti de son bureau. Je lui ai fait part de l’objet de ma visite. Il m‘a répondu en ces termes, ‘’maman votre fils va bien ainsi que tous les autres. Rentrez vous reposer et tranquillisez-vous’’. J’ai demandé à parler à mon fils au téléphone, il a refusé ». Epouse de lieutenant Kola Cissé, Fanta Ouologuem part à la recherche de son mari. Elle rencontre de nombreuses personnalités dont le ministre de la justice de l’époque, Malick Coulibaly. Toutes les recherches sont infructueuses.
Des rumeurs sur l’existence d’une fosse commune à Diago
Des folles rumeurs circulent à travers la ville sur l’exécution d’un groupe de militaires du RCP. Les langues commencent à se délier. Un jeune enseignant du village de Diago qui a promu de révéler l’affaire est sérieusement menacé par le capitaine Amadou Haya Sanogo et ses hommes. Le bonhomme obligé de changer ses numéros suite aux persécutions est menacé de mort s’il ouvre la bouche. Selon des sources crédibles, il a failli perdre la raison suite aux pressions subies.
Le 11 mai 2012, soit 9 jours après les exécutions, Birama Fall, directeur de publication du journal «Le Prétoire» est interpellé aux environs de 13h par des agents de la Direction générale de la Sécurité d’Etat qui lui reprochaient d’avoir en sa possession une information relative à la découverte de charniers à Diago contenant des corps de bérets rouges. À la Sécurité d’Etat, on avait estimé que la publication d’une telle information pourrait mettre en mal la sécurité intérieure et extérieure du pays et choquer l’opinion nationale et surtout les parents des bérets rouges. Birama Fall a refusé de donner sa source à la SE mais s’est abstenu de publier l’information. Pour avoir interceptée un appel téléphonique, la Sécurité d’Etat savait d’où venait l’information de notre confrère. Lanceni Balla Kéïta à l’époque député à l’Assemblée nationale puisque c’est de lui qu’il s’agit est interpellé par des agents de la SE. Il conduit lui-même sa voiture jusque dans les locaux de la SE. Sur place, un problème se pose entre les agents de renseignement sur la fouille du véhicule d’un honorable député. Les officiers de renseignement affirment avoir traités Lancéni avec honneur et dignité. C’est après la découverte du charnier que le nom de l’informateur de Birama Fall sera connu par le grand public. L’interpellation du patron de «Le Prétoire» est largement commentée par la presse.
Le 21 juillet 2012, dans la lettre n°021, le Procureur général près la Cour d’appel de Bamako instruit au Procureur de la République près le tribunal de Grande instance de la Commune III du district d’ouvrir une enquête pour enlèvement de personnes. Il a fallu attendre la fin de la transition et la mutinerie du 30 septembre 2013 au Camp Soundiata pour que l’affaire s’éclate au grand jour. L’information judiciaire ouverte est confié au magistrat Yaya Karembé. Fin octobre 2013, le juge d’instruction commence les interpellations. Yaya Karembé inculpe, le 24 octobre 2013, une première personne, Issa Tangara pour enlèvement et assassinat. Le 27 novembre 2013, il frappe un grand coup en plaçant sous mandat de dépôt le général Amadou Haya Sanogo. Ce qui ouvre la porte à une série d’interpellations. Le 4 décembre 2013, le juge d’instruction accompagné par une équipe de la police scientifique se rend à Diago pour découvrir le charnier et déterrer les squelettes des victimes.
Selon l’arrêt de renvoi devant la Cour d’assises, dans la nuit du 2 mai 2012, vers 2 heures du matin, un camion militaire vient se garer devant le lieu de détention des bérets rouges. Un militaire procède à l’appel des noms. Chaque militaire appelé sortait de sa cellule les mains attachées au dos, les yeux bandés pour embarquer dans le véhicule vers une destination inconnue. Vingt un militaires tous appartenant au 33ème RCP sont appelés. Il s’agit entre autres d’Aboubacar Kola Cissé, Youba Diarra, Pagalé Sagara, Yéba Traoré, Samba Diarra, Adama Bagayoko, Ibrahim Maïga, Abdoul Karim Kéïta, Bamory Diarra, Aboubacar Poudiougou, Bouyé Diallo, Mamadi dit Bakoroba Kane, Kabine Kéîta, Bourama Niaré, Bourama Coulibaly, Kléné Niara, Bazoumana Kaloussy, Youssouf Bamba et Boncana Maïga.
Le dernier à être appelé Mohamed Diarra est miraculeusement débarqué du véhicule. « sans que l’on sache pourquoi », précise l’arrêt de renvoi. Le jeune Diarra est remplacé par le lieutenant Aboubacar Kola Cissé, détenu à l’école d’application de Kati. Le camion prenne la direction de Diago. Sur les lieux, les 21 bérets rouges sont jetés dans la fosse creusée à l’avance. Ils sont arrosés par des rafales de balles. La fosse est ensuite remplie.
Qui a fait quoi ?
Trois des inculpés ont reconnu avoir tirés sur les militaires. Il s’agit de Fousseyni Diarra dit Fouss, Tiémoko dit Adama Diarra et Mamadou Koné. Selon l’arrêt de renvoi, Fousseyni Diarra dit Fouss et Tiémoko dit Adama Diarra furent rejoints sur les lieux d’exécution par Mamadou Koné. Fouss et son petit Tiémoko se sont repliés immédiatement. En pareille circonstance, expliquait Fouss Diarra devant le juge d’instruction, il y a souvent un second peloton d’exécution qui se charge des premiers exécuteurs pour faire disparaître les traces du crime. Mamadou Koné a déclaré lors de son interrogatoire du 24 décembre 2013 avoir reçu de son chef Soïba Diarra la liste des 21 bérets rouges dont l’un fut remplacé par le Lieutenant Kola Cissé. Soïba Diarra, ancien élément du RCP qui a participé aux côtés des ATT à l’arrestation du général Moussa Traoré le 26 mars 1991, avait également confié au même Mamadou Koné la mission de creuser une fosse. Cette mission ne sera pas exécutée par celui qui n’était que l’adjoint de Soïba Diarra qui aurait confié ce sale boulot à Cheickna Siby.
Devant le juge d’instruction, Blonkoro Samaké aurait confié que le général Sanogo était au courant de toutes les informations concertant les bérets rouges détenus. Il ressort de l’arrêt de renvoi que « la liste des exécuteurs aurait été remise à Amadou Haya Sanogo en personne pour la récompense mais que ce dernier aurait déchiré cette liste pour ne pas laisser de trace ». Des témoignages laissent entendre que des membres du CNRDRE auraient proféré des menaces de mort à l’endroit des détenus. Il se dit même que « Amadou Haya aurait même donné un coup de pied à un certain Bazoumana Kaloussi suivi de menace de le tuer ».
Fousseyni Diarra dit Fouss, Mamadou Koné, Tiémoko Adama Diarra, Lassana Singaré et Cheickna Siby et Issa Tangara sont poursuivis pour crimes d’enlèvement et d’assassinat. La complicité d’enlèvement et d’assassinat est retenue contre Amadou Haya Sanogo, Blonkoro Samaké, Siméon Kéïta, Oumarou Sanofo dit KIF KIF, Soïba Diarra, Christophe Dembélé, Amadou Konaré, Mohamed Issa Ouédrago et Ibrahim Boua Koné. Quant à Yamoussa Camara et Ibrahim Dahirou Dembélé comparaissent pour complicité d’assassinat.
Si Fousseyni Diarra dit Fouss, Tiémoko dit Adama Diarra et Mamadou Koné ont reconnu avoir tirés sur les bérets rouges, tous les autres inculpés ont nié les faits. Les confrontations à la barre promettent d’être explosives. Le procès en assises permettra sans doute d’édifier l’opinion nationale et internationale sur ce crime digne du moyen âge.
Alamako Sokona Coulibaly
Quelques dates clés de l’affaire
30 avril 2012 : affrontement entre bérets rouges et bérets verts
2 mai 2012 : exécution des 21 bérets rouges
11 juillet 2012 : arrestation du colonel Abidine Guindo
21 juillet 2012 : lettre n°021 du Procureur général au Procureur de la République pour l’ouverture d’enquête pour enlèvement de personnes
24 octobre 2013 : arrestation d’Issa Tangara
27 novembre 2013 : arrestation du général Amadou Haya Sanogo
4 décembre 2013 : découverte à Diago près de Kati du charnier contenant les corps des 21 bérets rouges disparus
10 février 2015 : ordonnance de transmission des pièces au procureur général près la cour d’appel de Bamako du juge d’instruction du 2ème cabinet du Tribunal de Grande instance de la commune III du district de Bamako
23 juillet 2015 : réquisitoire du Procureur général près la cour d’appel de Bamako tendant en renvoi des accusés devant la Cour d’assises
22 décembre 2015 : prise de l’arrêt de mise en accusation et de renvoi des inculpés devant la Cour d’assises par la chambre d’accusation de la cour d’appel de Bamako
30 novembre 2016 : ouverture de la session de la Cour d’assises à Sikasso pour juger le général Sanogo
8 décembre 2016 : renvoi du procès à la prochaine session de la Cour d’assises de Bamako

Source : aBamako

aBamako

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here