Le chaulage au Mali: Les non-dits d’une campagne plutôt commerciale qu’agricole

Depuis une année, une véritable campagne de communication à la télévision nationale est élaborée et savamment orchestrée pour autoriser l’utilisation systématique de la chaux dans nos champs de culture. Cette campagne a mobilisé non seulement l’ensemble des acteurs des organisations paysannes animé par l’incontournable Bakary Togola mais aussi les honorables députés de la commission Développement rurale et Environnement de l’Assemblée Nationale et au-delà plusieurs acteurs de la société civile. Une véritable campagne financé par la firme Stone S.A. Ce lobby intelligemment pensé se retrouve par hasard dans la ferme de l’opérateur économique Modibo Keita pour duper le peuple malien en le faisant croire que la chaux est un engrais. En réalité que savent des gens de la chaux ?
En effet, la chaux est un amendement calcaire qui a pour objet de neutraliser les sols trop acides, de remédier à une nitrification insuffisante et de favoriser l’absorption des éléments fertilisant notamment, l’acide phosphorique bloqué partiellement sous forme de sel, de fer et d’alumine en sol acide. C’est ainsi que la chaux permet d’améliorer la structure physico-chimique du sol par une diminution de la toxicité aluminique en favorisant l’augmentation de la CEC (Capacité d’échange cationique) pour une meilleure rétention du calcium (CA), le magnésium (MG) et le Potassium (K).
Dans le cas de notre pays, sur le plan pédologique, tous les sols du Mali se caractérisent par une carence en phosphore (P), mais dans la zone cotonnière, les sols sont de types férrugineux tropicaux qui a généralement une tendance naturelle à l’acidification. Donc utiliser la chaux dans la zone Mali-Sud n’est pas contre indiqué. Cependant, elle doit être encadrée dans les proportions agronomiques admises. C’est pourquoi, il est difficile de comprendre que la CDMT s’est lancé depuis 2014 dans un programme incontrôlé de l’utilisation abusive de la chaux dans sa zone d’intervention avec une première quantité de 3000 tonnes de chaux sous l’ancien PDG, Kalifa Sanogo avec la bénédiction du GIE de Bakary Togola. Cela sans aucune formation préalable des producteurs ni du personnel d’encadrement. Pire, le prix proposé dans ses zones était surfacturé au détriment des pauvres paysans. Cette situation avait fait objet d’interpellation du ministre du Développement Rural de l’époque, Dr Bokary Treta. Comme si cela ne suffisait pas, lors de la campagne 2015-2016, la CMDT sous Modibo Koné se lancera aveuglement dans une vaste campagne d’utilisation de la chaux à travers le juteux contrat avec l’entreprise Stone S.A, d’environ 70.000 tonnes de chaux.
La chaux, une histoire de gros sous.
En effet, au-delà de ces aspects physico-chimiques développer plus haut, le marché de la chaux est une histoire de gros sous qui se conjugue en milliard. Il faut noter que le prix fournisseur de la chaux de Stone SA est de 190.000 FCFA/la tonne, ce qui ramène le cout à l’hectare de chaux au niveau du paysan à 76.000 FCFA contre 85.400 FCFA pour le coût de l’ensemble des autres intrants chimiques pour l’hectare de coton (Complexe céréales, urées et herbicides et fongicides). Ce coût dépasse largement les capacités du paysan. Ainsi, les 70.000 tonnes de contrat signé par la CMDT sous Modibo Koné en connivence avec le fameux GIE de Bakary Togola, équivaux à 13 milliards 300 millions de FCFA. Une équation difficile à équilibrer vu l’enjeu économique que représente ce produit aux yeux de son fabriquant (Stones S.A.), selon qui tous les moyens sont bon pour liquider son produit, même s’il faut voler l’Etat.
Pire, le chaulage systématique de toute la zone CMDT planifié par la firme équivaut à une manne financière de plus de 52 milliards de FCFA. A la date d’aujourd’hui, une évidence se dégage : la CMDT n’a ni la capacité financière, ni la capacité de stockage pour faire face à ce programme de chaulage montée de toute pièce. Ce qui a véritablement motivé le promoteur de mettre en œuvre cette campagne de propagande à l’ORTM visant à convaincre le gouvernement de la nécessité d’intégrer la chaux dans la subvention des intrants. Qui mieux donc que les producteurs et les honorables députés pour tordre la main au Gouvernement afin que la chaux soit désormais subventionner et au même titre que les autres intrants. Et les publicités qui fusent quotidiennement sont loin de refléter les réalités sur le terrain.
La chaux n’est pas et ne saurait être un engrais.
Nous l’avons évoqué plus haut que la chaux permet d’améliorer la fertilité des sols à travers une meilleure absorption des éléments fertilisants des engrais minéraux par la plante. A ce titre, la chaux est un amendement de sol et non un engrais. Elle ne peut en aucun cas remplacer les engrais minéraux que sont les complexes (coton, céréales et riz), le DAP et l’Urée. Son utilisation ne peut induire ni une réduction ni une suppression des doses d’engrais apportées sur les différentes cultures. Pour faire simple, la chaux booste la minéralisation de la matière organique présente dans le sol et donne un effet de « coup de fouet » aux cultures. Malheureusement, cela se fait aussi en dégradant fortement la vie du sol et son équilibre même avec des apports constants de matières organiques. Résultat, au bout de quelques années, le sol est quasiment mort et n’est plus productif d’où cette vérité connue de tous les agronomes : « La chaux enrichie le père et ruine le fils ».
Ce qui se vit aujourd’hui dans notre pays autour cette histoire de chaux, s’est révélée en France depuis le 18ème siècle lorsque la diffusion des chaux industrielles avait permis aux agriculteurs peu informés de croire à tort que l’apport de la chaux pouvait suffire à procurer durablement de bons rendements et pouvait remplacer à bon compte les épandages de fumiers et d’engrais de fond.
L’enjeu aujourd’hui pour le Mali en matière de fertilisation agricole doit être véritablement focalisé sur l’utilisation du phosphate naturel dont nous disposons un grand gisement à Tilemsi. Ce phosphate sous sa forme tricalcique doit être amélioré pour le rendre beaucoup plus soluble et assimilable par les plantes au lieu de se livrer à une utilisation incontrôlée de la chaux.
Solomani D. Yarbanga
Ingénieur Pédologue

Source : aBamako

aBamako

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