Lutte contre l’enrichissement illicite: de quoi le syntade a-t-il peur ?

Le scandale est né de la lettre circulaire du secrétaire général du Syntade, Yacouba Katilé, non moins patron de la centrale syndicale, en date du 19 juillet 2017, qui instruit à tous les affiliés de ce syndicat des fonctionnaires ; secrétaires généraux des sections et autres divisions et comités, de ne pas obtempérer à la demande de déclaration de biens, telle qu’elle est stipulée dans la nouvelle loi portant prévention et répression de l’enrichissement illicite. Une démarche nettement plus cavalière qui enlève toute vertu morale à l’action de ce syndicat des fonctionnaires. Un véritable déni de l’action publique…

Sous le couvert de sa double casquette de secrétaire général du Syntade, non moins patron de l’UNTM, Yacouba Katilé, est initiateur d’une lettre circulaire, en date du 19 juillet 2017, appelant publiquement les fonctionnaires à contrevenir à l’application de la loi portant sur l’enrichissement illicite. Une démarche qui en dit long sur la mesure du péril qui menace l’action syndicale. Dans sa lettre circulaire, aussi controversée que surréaliste, adressée à ses différentes structures syndicales, les appelant carrément à désobéir à l’usage de la loi, le secrétaire général du Syntade, après s’être barricadé derrière plusieurs astuces, met en avant le prétendu « caractère attentatoire à l’honneur et à la dignité des travailleurs de la fonction publique en général et des services financiers de l’administration d’État en particulier » des procédures de mise en œuvre des activités de l’Office central de l’enrichissement illicite. Une déclaration à la hussarde qui n’est pas sans rappeler celle, plus ancienne, de cette autre personnalité malienne, prononcée, dans un contexte similaire de lutte contre la corruption, et qui s’était résigné d’arrêter des agents fautifs pour ne pas, dit-il, les humilier.
Voilà désormais, au Mali, la vertu syndicale, telle qu’elle s’apprécie, au sein du Syntade, face à l’impératif d’assainir la gestion des fonds publics. C’est peu dire que le secrétaire général du Syntade, non moins patron de la Bourse du travail, n’y va pas avec le dos de la cuillère en s’opposant avec la dernière rigueur, comme il le dit lui-même, à l’application de la loi sur l’enrichissement illicite. En se faisant, il n’hésite pas à trouver un fallacieux prétexte de « l’inestimable contribution des syndicats pour l’avènement de l’État de droit et de la démocratie pluraliste ».
Une prime à l’impunité, dira-t-on. Au Syntade, c’est Katilé en personne, le responsable syndical n° 1 du pays qui le proclame : pour avoir contribué à l’avènement de la démocratie, et estimant crucial l’apport des organisations syndicales de travailleurs pour le développement économique du pays, les affiliés du Syntade devront bien prendre quelques libertés avec les biens publics, s’en servir, comme ils le désirent, sans être inquiétés le mieux du monde possible. Ni les procédures de mise en œuvre des activités de l’office central de lutte contre l’enrichissement illicite ni la loi relative à la lutte contre la corruption, encore moins l’obligation de déclaration de biens pour certaines catégories de fonctionnaires, ne peuvent faire quoi que ce soit en cela.
De quoi alors Katilé a-t-il peur ? Quelle est cette vertu syndicale, usurpée en tout point de vue, qui permet à une organisation syndicale d’autoriser à ses affiliés de ne pas obtempérer à l’application de la loi, en particulier celle qui va dans le sens de la moralisation de la gestion publique ? Qui ne sait pas aujourd’hui, au Mali, que la corruption, depuis belle lurette, est devenue systémique, et même gangreneuse ?
Tout le monde vous le dira : la nécessité d’assainir les mœurs publiques est une œuvre salvatrice pour l’avenir du pays. Tant la corruption a gagné des proportions inquiétantes. C’est d’ailleurs en cela que la démarche empruntée par le Syntade, pour dénoncer l’application de cette nouvelle loi, en plus d’être complètement incompréhensible, est également une véritable insulte à la conscience nationale. Au-delà de son caractère absurde, dans ce contexte de lutte contre la corruption, la lettre circulaire du Syntade, telle qu’elle est libellée, apparaît plutôt comme un camouflet à l’image de respectabilité de notre pays.
Comment un pays, comme le Mali, qui a tant besoin d’investissements publics et privés, pour son développement, peut-il s’attendre à des capitaux étrangers massifs, comme on le voit ailleurs, si sa principale organisation syndicale s’accommode mal avec les mesures publiques de lutte contre la corruption ?
La soudaine réaction du Syntade, à travers la lettre circulaire de son secrétaire général, surprend plus d’un d’autant que la nouvelle loi portant prévention et suppression de l’enrichissement illicite, en date du 27 mai 2014, a fait l’objet d’un large commentaire dans les sphères publiques avant d’être adoptée par l’Assemblée nationale. Idem pour la loi portant création de l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite, en date du 23 septembre 2015. Ce n’est d’ailleurs que récemment, les membres de cet office central, au cours d’une cérémonie solennelle, ont prêté serment pour leur entrée en fonction.
Pendant tout ce temps, pour des raisons qui lui sont propres, le Syntade a fait profil bas et n’a commis publiquement la moindre objection sur la portée de cette loi protectrice des biens publics, dont il était convaincu qu’elle est largement soutenue par l’opinion publique, lasse de plus en plus des pires formes de dilapidation des biens publics. Frileux de pouvoir perdre la face devant l’opinion publique, qui réclame à cor et à cri des mesures de moralisation des mœurs publiques, le Syntade s’est résigné à donner son point de vue au moment où la loi portant prévention et répression de l’enrichissement illicite faisait débat dans les sphères publiques pour son adoption définitive. Ce n’est donc qu’à son application, stricte sur le terrain, une fois ses organes de gestion mis en place, que le Syntade s’égosille au milieu de ses affiliés, en lançant une lettre circulaire, à la fois pathétique et controversée, pour dénoncer cette loi contre la corruption aggravée dans notre pays.
Une démarche syndicale, vouée d’ores et déjà à l’échec, car contraire à la morale publique, telle qu’elle est encadrée par la loi. Et qui, en plus, fait perdre à notre pays son image de respectabilité au reste du monde civilisé dont la tendance actuelle est zéro tolérance face à la corruption, sous toutes ses formes.

PAR Sékouba Samaké

Source : aBamako

aBamako

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