Interview exclusive du premier otage français en 2009 au Mali: Pierre CAMATTE

C’est à la faveur de la célébration des 30 ans du jumelage triangulaire entre la ville de Thionville en Lorraine en France, la ville de Gao et les quatre villages de Kenieba-Konko dans le cercle de Kati au sud-ouest de la région de Koulikoro que le premier otage français Monsieur Pierre CAMATTE originaire de la région des Vosges en Lorraine, a accordé une interview exclusive à l’envoyé spécial de votre hebdomadaire membre de la délégation de Kenieba-Konko, c’était le mardi 3 octobre à l’hôtel des Oliviers. In extenso, voici donc la quintessence de l’interview. Carrefour : Quel est votre état de santé et votre état moral ? Pierre CAMATTE : Je vais bien, j’ai à présent des souvenirs de cette douloureuse expérience gravés dans mon cerveau. Le temps a fait son travail évidemment. J’ai encore beaucoup d’amis au Mali auxquels je pense toujours. Je suis en contact régulier avec eux. Carrefour : Suivez-vous l’actualité malienne encore ? Pierre CAMATTE : Lorsque je regarde ce qui se passe en ce moment au Mali par rapport à ses potentialités énormes, je me dis qu’inévitablement, cela entraine un retard dans le développement socio-économique de ce pays. J’ai un lien particulier avec le nord du Mali. Nous avons vécu des moments de joies et de souffrances, pendant que nous étions entrain de tracer une voie pour l’économie locale, handicapée par la sécheresse. Tous ces évènements qui se passent et qui font fuir les populations ne sachant plus de quoi demain sera fait sont regrettables. Etre sous l’emprise de tous ces groupes qui se disputent et se mettent à travers le développement, en procédant au trafic de drogues, entrainent forcement des morts d’hommes. Toutes ces bévues, c’est pour une question de leadership, de légitimité dans la zone du nord. Aujourd’hui je me sens comme un exilé, car j’avais adopté cette zone dans un sentiment global. Carrefour : Avez-vous été libéré contre de l’argent provenant des autorités françaises de l’époque ? Pierre CAMATTE : Le principe de la France, c’est de ne pas payer de rançon aux ravisseurs. Mais il faudra forcement se dire qu’il y a des contreparties qui sont de différents types. Un groupe de ravisseurs ou tout autre groupe de pressions peuvent avoir accès à telles ou telles facilités pour aboutir à la libération d’un otage. Cela est fort possible. Dans mon cas, j’ai appris par la suite que quatre algériens qui avaient le sang sur leurs mains en Algérie avaient été échangés contre ma libération, d’ailleurs sans l’aval du gouvernement algérien. Mon sentiment est que le Mali et l’Algérie ont des relations qui n’ont jamais été au beau fixe. Je tiens à dire que dans le désert, j’étais coupé de tout. Carrefour : Quels étaient vos rapports avec ces ravisseurs ? Pierre CAMATTE : Mon ravisseur était Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQM), la branche de Abou ZEID. Les seuls contacts que j’ai eu avec eux, étaient au nombre de 2 ou 3. Ils venaient nuitamment pour tenter de me convertir à l’islam. A travers ces contacts, ils ont su que je connaissais mieux le Coran qu’eux. Je suis un sociologue. Ils avaient seulement une connaissance basique du Coran. Cependant, j’ai rencontré Abou ZEID plusieurs fois. Carrefour : A quel moment avez-vous su que vous alliez être libéré? Pierre CAMATTE : J’ai su que j’allais être libéré une heure seulement avant. Quatre-vingt djihadistes étaient là, entrain de donner des rafales en l’air, pour manifester leur joie. Je me suis dit que peut-être ils ont eu satisfaction par rapport à une particulière revendication. L’échange a eu lieu dans le dessert. Un agent secret malien était venu de Gao pour me chercher, c’était en février 2010. A partir de Gao nous avons embarqué dans un avion nuitamment à destination de Bamako. Arrivé dans la capitale malienne, j’ai été amené à l’Ambassade de France. C’est là que j’ai eu un coup de fil de l’ancien ministre de la coopération Bernard KOUTCHNER m’informant que le Président SARKOZY était dans l’avion pour Bamako, venant du Congo Brazzaville. Lorsqu’il est arrivé, après des entretiens nous avons embarqué dans l’avion présidentiel pour Paris, la même nuit après 90 jours de détention. Une fois arrivé en France, j’ai été soumis à des visites médicales. C’est là que j’ai su que j’avais quatre côtés fracturés. Lors de mon enlèvement dans la nuit du 24 au 25 novembre 2009, je me suis beaucoup battu contre eux, car ils voulaient museler ma gueule, étant entendu que je criais fort pour alerter la population. Carrefour : Etiez-vous un agent de la DGSE française dans la zone comme le prétendent certains? Pierre CAMATTE : Non ! Je n’en suis pas un. Mon premier contact avec le Mali date de 1995. Avant cela, j’avais fait deux voyages par avion charter. C’est en voyageant avec un camion que j’ai quitté mes Vosges natales pour faire le trajet Cotonou-Niger-Anderhaboucane et Tindermaine que je suis finalement arrivé dans cette fraction. Dès lors j’ai été adopté par les populations de cette zone du Mali. Je connais Ménaka depuis 15 ans, la famille de l’honorable Badian, les différents gouverneurs de Gao, les préfets et sous-préfets. Pendant quinze ans, il y a eu des échanges dans le cadre du jumelage Tindermaine et Gerarmier, une ville située dans les Vosges en France. Tindermaine a reçu plusieurs soutiens dans le cadre de ce jumelage. Indépendamment de ce jumelage, j’ai créé une autre association dont l’objectif était de lutter contre le paludisme en faisant pousser un espèce de plante qui guérissait les malades atteints de paludisme en faisant bouillir ses feuilles et en consomment le jus ainsi obtenu. Un an après la création de cette association AQMI est venue briser mon rêve. J’ai toujours en souvenir les forêts de baobab de Ségou, les nombreux troupeaux de vaches, la main de Fatima etc…que je voyais lors de mes nombreux trajets pour rejoindre Ménaka. Carrefour : Cette expérience va-t-elle être écrite un jour pour éclairer la lanterne du monde. Pierre CAMATTE : Un livre est en préparation, car il y a beaucoup à dire sur mon séjour dans le désert malien. Dès mon retour dans les Vosges, plusieurs journalistes voulaient écrire sur mon aventure. Ce n’est pas ce qui est intéressent pour moi. J’ai réfléchi en premier lieu, sur comment le Mali peut-il se tirer d’affaire dans sa situation actuelle. J’ai été enlevé à cause de la politique extérieure française. Les français sont victimes de cela désormais. Carrefour : Quel est votre mot de la fin ? Pierre CAMATTE : Je suis là à Thionville sur invitation du Président du Comité de Jumelage Thionville-Gao et Kenieba-Konko, à l’occasion des 30 ans de jumelage avec la ville de Gao. Je vais participer aux différentes conférences animées par André BOURGEOT et Serge MIKAILOF, tous grands connaisseurs de cette zone. Je remercie le Carrefour pour cette interview. Le Mali me manque beaucoup. Entretien réalisé par Adama KEITA Envoyé spécial et membre de la délégation de jumelage de Kenieba-Konko. Source : aBamako aBamako

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