G5 Sahel – Mahamadou Issoufou : « Ce n’est pas un attentat qui va venir changer notre stratégie »

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Président en exercice du G5 Sahel dont les forces devraient à terme prendre la relève de la force française Barkhane, Mahamadou Issoufou s’est confié au Point Afrique en marge du 31e sommet de l’Union africaine tenu début juillet à Nouakchott.

En marge du sommet de l’Union africaine s’est tenue une rencontre entre les chefs d’État du G5 Sahel (la Mauritanie, le Tchad, le Niger, le Mali et le Burkina Faso) et Emmanuel Macron. Au programme, la visite du Collège de défense du G5 Sahel. Cette école doit accueillir dès la rentrée prochaine la première promotion d’officiers, cadres pour cette force multinationale créée sous l’égide de la France. Également, des discussions autour des objectifs et du déploiement de cette force, dans un contexte sécuritaire alourdi par les attentats contre le centre de commandement du G5 Sahel à Sévaré ce 29 juin, et l’attentat contre la force Barkhane le 1er juillet à Gao. L’argent reste le nerf de la guerre et celle menée contre le terrorisme dans cette zone immense du Sahel ne fait pas exception. Certes 414 millions d’euros ont pu être réunis lors de la conférence des donateurs en février dernier à Bruxelles, somme à laquelle ont contribué l’Arabie saoudite, le Qatar et l’Union européenne. Mais les cinq pays du G5 Sahel plaident désormais pour un financement « pérenne ». Entretien sur le déploiement de la force G5 Sahel, mais également l’intégration économique continentale et la question migratoire.

Le Point Afrique : quelle est votre réaction après l’attentat de Sévaré au Mali ?

Mahamadou Issoufou : Je condamne évidemment cet attentat contre l’état-major de la force conjointe du G5 Sahel logé à Sévaré. Mais cet attentat terroriste ne va pas faire faiblir notre détermination. Au contraire, cela la renforce pour poursuivre la lutte contre le terrorisme sur l’ensemble du Sahel. Non seulement contre le terrorisme, mais aussi contre les autres menaces, comme la menace des organisations criminelles, le trafic de drogue. Nous avons mis en place la force conjointe pour faire face à ces menaces de manière coordonnée en mutualisant nos capacités opérationnelles et nos capacités de renseignements. Il y a des opérations qui ont déjà été entreprises au niveau de la force conjointe en particulier dans la région du Gourma. Cette région est commune au Niger, au Burkina Faso et au Mali. Ces opérations ont été menées sur financements propres de tous les États du G5 Sahel en attendant que les ressources promises pour ces opérations du G5 Sahel soient mises à notre disposition. Vous savez que lors d’une réunion de février dernier à Bruxelles, 414 millions d’euros ont été réunis pour le financement de la force conjointe pour la première année. Désormais nous essayons de travailler à une solution pérenne de financement, car la lutte contre le terrorisme va prendre plus d’un an. Nous regardons notamment vers les sources multilatérales, notamment vers les Nations unies. Voilà pourquoi nous allons continuer le plaidoyer sur ce sujet afin que la force conjointe soit placée sous le chapitre 7 de la charte des Nations unies [chapitre intitulé « Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression », et qui permet l’entrée en guerre, NDLR]. La lutte contre le terrorisme n’est pas que militaire. C’est aussi une question de développement, notamment aux zones frontalières et qui restent sous la menace du terrorisme. Pour cela, nous avons prévu un programme d’investissement prioritaire pour ces zones fragiles. Ce programme fera l’objet d’une table ronde en décembre prochain, toujours à Nouakchott.

Est-ce que l’attentat aura des répercussions sur les directions qui ont été prises, sur la stratégie du G5 Sahel ?

La stratégie ne change pas. Ce n’est pas un attentat qui va venir changer notre approche et notre stratégie. Cela renforcera notre détermination à pouvoir continuer ce combat contre le terrorisme qui n’est pas seulement un combat pour le Sahel mais aussi pour l’Europe. La sécurité est un bien public mondial. Voilà pourquoi nous souhaitons que les autres parties du monde ne se désintéressent pas de la question sécuritaire à laquelle nous faisons face au Sahel. D’autres attaques, d’autres affrontements ont eu lieu depuis des mois entre nos forces et les terroristes, tel l’attentat de Ouagadougou, souvenez-vous, au cours duquel l’ambassade de France avait été attaquée. Ces attentats ne vont pas nous amener à changer de stratégie. Notre stratégie est claire. Nous continuerons à la mettre en œuvre.

L’attaque du QG du G5 Sahel est venue rappeler que, malgré les engagements, la force n’est pas véritablement opérationnelle. Pensez-vous mettre en place un calendrier pour son opérationnalisation effective ?

Notre force est répartie sur trois fuseaux. Il y a le fuseau est qui comprend le Tchad et le Niger. Le fuseau centre, avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Et le fuseau ouest avec la Mauritanie et le Mali. Il est vrai que tous les fuseaux ne sont pas au même niveau d’opérationnalisation. Le fuseau centre est plus avancé que les autres. Les pays de ce fuseau mènent déjà des opérations sur le terrain. La seule chose que nous attendons, c’est que les promesses qui ont été faites par nos partenaires soient tenues en matière de financement.

Est-ce que le G5 Sahel, tel que vous venez de le décrire, est un groupe qui aura vocation à s’élargir à d’autres pays de la région ?

Une organisation n’est jamais fermée. Mais pour l’instant nous avons décidé de rester une organisation à cinq parce que nous partageons les mêmes menaces, les mêmes problèmes de développement. Il est donc normal que nous mutualisions nos faibles moyens pour pouvoir avancer ensemble. Dans tous les cas, l’élargissement n’est pas encore à l’ordre du jour et nous n’avons encore reçu aucune demande d’adhésion au G5 Sahel. Pour le moment, nous nous concentrons sur deux points : faire le point sur l’opérationnalisation de la force conjointe du G5 Sahel et la question du programme d’investissement prioritaire qui fera l’objet d’une table ronde en décembre prochain en Mauritanie.

Il y a les opérations sur le terrain mais aussi déjà des civils tués en marge. Il y a des risques de voir ces morts amplifier les tensions et entraîner une certaine méfiance des populations vis-à-vis de la Force du G5 Sahel ?

Nos soldats sont bien formés pour respecter le droit international humanitaire. Dans notre approche dans la lutte contre le terrorisme comme dans n’importe quelle guerre, il est important d’assurer le renforcement de la trinité « peuple-gouvernement-armée ». On ne peut pas renforcer cette trinité si on ne protège pas les populations. Il y aura de moins en moins de bavures, car les armées savent qu’elles doivent respecter les populations et les droits humains.

L’Algérie reconduit beaucoup de migrants à la frontière avec votre pays. Comment gérez-vous cela ?

On gère cela assez bien avec l’Algérie. Il y a une forte communication entre les services nigériens et les services algériens. Le Niger a un plan de lutte contre la migration clandestine, que ce soit vers le Maghreb ou vers l’Europe. Ce plan comporte deux aspects : l’un sécuritaire et l’autre relatif au développement. Le plan sécuritaire suppose de réprimer les passeurs, l’autre de leur offrir aussi des alternatives, des possibilités de se convertir à d’autres activités. Ce plan, qui date de 2016, est efficace : de 150 000 migrants transitant par le pays en 2015, le flux est désormais de 5 000 environ. Cette lutte contre la migration est sécuritaire, car les passeurs qui vont en Libye avec les migrants reviennent avec des armes. Cela est inacceptable. Cela met en jeu notre sécurité. Je ne peux pas tolérer que de jeunes Africains aillent mourir dans le désert ou en Méditerranée.

À propos de la création d’une zone de libre-échange continental, la Zlec, où en est-on vraiment ?

Au mois de mars dernier à Kigali, nous avions recueilli 44 signatures d’États. Désormais, nous en sommes à la phase d’approfondissement d’autres accords, en parallèle de l’accord général sur la libéralisation des échanges. Le processus continue avec des objectifs précis. Pour ce qui concerne les États, d’autres vont venir s’ajouter aux 44 déjà signataires, notamment l’Afrique du Sud. Ce pays n’avait pas signé l’accord à Kigali pour des raisons internes. Il est prévu que l’accord entre en vigueur après avoir obtenu 22 ratifications du traité instaurant cette Zlec. L’objectif est d’obtenir ce chiffre d’ici à la fin de l’année. Je pense qu’on tiendra cet objectif.

PROPOS RECUEILLIS PAR HASSINA MECHAÏ, À NOUAKCHOTT

Source : aBamako

aBamako

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