Le Mali se prépare à une élection présidentielle « pas parfaite à 100 %»

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A un mois du scrutin, l’absence de représentants de l’Etat dans le nord et le centre du pays complique la distribution des cartes d’électeurs et nourrit la crainte de fraudes.

Vendredi 8 juin 2018. Le sourire aux lèvres, un homme marche, parmi des milliers d’autres, dans les rues de Bamako. Contrairement à la semaine précédente, les manifestants, qui réclament une élection présidentielle libre et transparente, ont été autorisés à défiler. Drapeau du Mali soigneusement déployé sur les épaules, il tend un panneau comme on en voit des dizaines s’agiter en l’air : « Non à la fraude électorale ! ».

Cette crainte est largement partagée alors qu’a débuté, mercredi 20 juin, la distribution des 8 millions de nouvelles cartes d’électeurs en vue du scrutin du 29 juillet. Le document, biométrique, remplace la carte NINA, adossée au numéro d’identification national mais que peu de Maliens possèdent. Lors de la présidentielle de 2013, l’utilisation de la carte NINA avaient donné lieu à de fortes suspicions de fraudes.

Un quinquennat plus tard, le tir semblait rectifié, mais la révision de la loi électorale adoptée par l’Assemblée nationale le 23 avril a semé le doute. Un nouvel article dispose qu’« en cas de non-disponibilité des cartes d’électeur biométriques pour cause de force majeure, la carte NINA tiendra lieu de carte d’électeur », la décision d’invoquer le cas de force majeure étant laissée à la discrétion du ministre de l’administration territoriale.

L’opposition monte au créneau. Pour elle, c’est la porte ouverte à la fraude, comme l’expliquait l’un des leaders de la manifestation du 8 juin : « Le camp d’Ibrahim Boubacar Keïta [le président malien, candidat à sa réélection] pourra invoquer le cas de force majeure dans des zones qui lui sont réputées défavorables pour que la carte NINA soit utilisée. Et comme peu de Maliens la possèdent, cela va l’avantager. »

« Ni préfet, ni sous-préfet, ni maire »
Finalement, après que le ton est monté, lundi 18 avril, au sein du cadre de concertation sur de l’organisation du processus électoral, qui réunit le ministère de l’administration territoriale, de la décentralisation et de la sécurité (MATDS) et les représentants des partis politiques, un arrêté ministériel a été pris pour réglementer l’usage du « cas de force majeure ». « Un comité, présidé par un administrateur civil et composé notamment des représentants des partis politiques, décidera. Nous voulons un processus inclusif et participatif », souligne Allaye Oumar Guindo, chargé de mission au MATDS.

Pour TiébiléDramé, le directeur de campagne de Soumaïla Cissé, principal candidat de l’opposition, le processus est sur la bonne voie. « Si nos manifestations les ont amenés à oublier leurs plans pour une élection gagnée au premier tour, c’est tant mieux », sourit-il. Mais selon lui, la route est encore longue : « Comment faire parvenir les cartes d’électeur dans les localités en proie à l’insécurité et aux affrontements intercommunautaires, là où il n’y a ni préfet, ni sous-préfet, ni maire ? » De fait, dans le nord et le centre du pays, l’insécurité a fait fuir les agents de l’Etat, persécutés par les groupes armés. « Au 30 mai, dans les régions septentrionales et dans la région de Mopti, seuls 33 % d’entre eux étaient à leur poste », note le secrétaire général des Nations unies dans son dernier rapport sur la situation au Mali.

« Aujourd’hui, nous avons la certitude que toutes les cartes sont arrivées à bon port », assure M. Guindo, du MATDS. Du moins au niveau des gouvernorats, chefs-lieux des régions du Mali. Or, sur un territoire grand comme le quart de l’Union européenne, le défi de l’acheminement des cartes au plus près des électeurs est crucial. Sans ça, rares seront ceux qui parcourront des dizaines de kilomètres pour les retirer au gouvernorat.

Au niveau des communes, des arrondissements, des cercles et des régions, une commission de distribution, présidée par les maires, sous-préfets, préfets et gouverneurs, contrôle la délivrance des cartes biométriques. Là où il n’y a plus de préfets et de sous-préfets – soit 78 localités au 13 juin, selon l’opposition –, le redéploiement des agents est donc nécessaire pour que les électeurs puissent récupérer leur carte facilement. « Ce n’est pas une élection parfaite à 100 %, reconnaît M. Guindo. Mais avant la date du scrutin, le ministère fera l’effort d’envoyer l’administration partout où elle n’est pas. » Au conseil des ministres du 20 juin, 72 administrateurs avaient été nommés.
« Nous n’allons pas nous laisser massacrer »

Mais la peur a envahi les préfets et sous-préfets. « Un agent nommé est tenu d’être présent, mais en raison de l’insécurité dans le nord et dans le centre certains n’y vont pas. Nous n’allons pas nous laisser massacrer comme ça ! », s’offusque Ousmane Christian Diarra. Le secrétaire général par intérim du Syndicat autonome des administrateurs civils (Synac) a été l’un des leaders d’un mouvement de protestation inédit chez les représentants de l’Etat. Le 18 juin, préfets et sous-préfets ont investi la cour du MATDS pour protester contre les mauvaises conditions sécuritaires de leurs postes.

Assassinat du sous-préfet de Ouinerden le 29 avril, enlèvements de celui de Hombori, le 25 avril, et du préfet de Ténenkou le 8 mai… Pour M. Diarra, c’en est trop. Le Synac et le Syndicat libre des travailleurs de l’administration territoriale (Syltmat) ont donc remis une lettre commune au gouvernement, le 18 juin. « Nous réclamons une garde pour les préfets et sous-préfets. Aujourd’hui, ils sont obligés de se cacher pour voyager. Ils ne peuvent circuler ni en tenue, ni en véhicule officiel. L’Etat est à terre partout. Sa présence n’est pas acceptée, surtout dans le centre du pays », s’alarme M. Diarra. Selon lui, une grève pourrait être déclenchée si ces revendications ne sont pas satisfaites.

Avec ce dossier, le gouvernement sait qu’il marche sur des œufs. « Le ministre a promis d’examiner minutieusement leurs doléances dans les plus brefs délais », assure M. Guindo, sans parvenir à masquer son inquiétude : « Les préfets et sous-préfets sont l’épine dorsale du processus électoral. S’il y a protestation, cela pourrait paralyser le processus. »
« Dans les zones où l’Etat est absent, il risque d’y avoir un huis clos de la fraude ! », craint Tiébilé Dramé. M. Diarra se montre plus terre à terre : « Je sais que l’administration n’a que l’élection présidentielle en tête, mais, pour l’organiser au niveau local, encore faut-il que ses administrateurs restent en vie. »

Par Morgane Le Cam (Bamako, correspondance)
Le monde Afrique

Source : aBamako

aBamako

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