Mali : quand les serviteurs de la justice se rebiffent

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Face au manque de moyens qui va jusqu'à menacer leur sécurité, les magistrats maliens ont décidé de répliquer en réclamant l'application des accords signés avec le gouvernement. Plus que jamais, la situation est grave.

Depuis une bonne dizaine de minutes, dans la salle d'audience correctionnelle située au rez-de-chaussée du tribunal de la commune 1 de Bamako, l'ambiance est électrique. Nous sommes le 11 juillet, il est 9 heures et les deux détenus encadrés par leurs surveillants, quoique assis, sont pas mal agités. Comme souvent le mercredi, cette audience publique affiche complet : hommes de loi, étudiants, curieux, riverains venus chercher des documents administratifs dans les guichets de fortune installés là par manque de moyens, parents des prévenus et proches de la partie civile, c'est une foule hétéroclite qui se masse, plongeant la petite salle d'audience aux murs défraîchis et humides dans un grand brouhaha.

Hawa Dembéle, substitut du procureur, rejoint sa place sur le banc du ministère public. Inquiète de la tension palpable qui règne dans la salle d'audience, elle cherche du regard l'unique garde armé du tribunal qui a accepté, plus tôt dans la matinée, alors qu'il n'était pas en service, de venir travailler, car les deux gardes normalement affectés à cette fonction avaient été rappelés par leur hiérarchie. Une situation loin d'être inhabituelle dans ce tribunal bamakois. La présidente de la cour donne de la voix pour réclamer le calme, la greffière est prête à retranscrire les débats, l'audience reprend. L'avocat d'un des prévenus se lève et s'apprête à donner sa plaidoirie, mais des éclats de voix brisent le silence relatif de la première chambre.

Au fond de la salle, le garde en faction a un accrochage avec un individu au comportement agressif. Le ton monte, l'assistance assiste, étonnée, à cette scène insolite. La présidente ordonne que l'on se saisisse de l'importun et qu'on le sorte du tribunal. Le garde tente de le ceinturer, mais l'individu résiste. Seul, il a du mal à le maîtriser, et une bagarre éclate. La présidente et la substitut du procureur se lèvent et ordonnent à nouveau qu'il soit sorti. L'individu dans un mouvement se dégage, porte la main à sa ceinture et dégaine un pistolet qu'il brandit en l'air. La panique envahit la salle d'audience, certains se jettent au sol, tandis que d'autres se ruent vers l'autre extrémité de la salle.

Dans la peur et la confusion générale, l'homme parvient à gagner la sortie, poursuivi jusque dans la rue par le garde, mais le fuyard est déjà loin. La foule est choquée. L'audience est suspendue en urgence. Les détenus renvoyés à leur centre de détention, et pour l'heure, après ce très singulier incident, le droit ne pourra être dit dans la première chambre du tribunal de la commune I de Bamako.

Entre menaces et insécurité
Cet incident, qui pourrait passer pour un fait divers, est loin d'être un cas isolé, car un peu partout sur le territoire malien, des magistrats, parfois seule autorité étatique dans des zones de non-droit où l'État est peu ou pas présent, sont confrontés au quotidien aux menaces et à l'insécurité. L'enlèvement le 16 novembre 2017 du juge Soungalo Koné, président du tribunal d'instance de la localité de Niono, dans le centre du Mali, par des hommes armés, deux semaines après une embuscade qui avait visé un haut magistrat dans le centre du pays, a plongé la corporation des magistrats dans la stupeur et le désarroi. « Notre collègue Soungalo Koné a été enlevé il y a 9 mois déjà, il est diabétique et fait de l'hypertension, nous n'avons aucune nouvelle de lui et nous ne savons pas si quelque chose a été tenté par le gouvernement pour le retrouver. À Niono, après qu'il ait été enlevé, les autorités ont envoyé 3 gardes là-bas pour sécuriser le tribunal. Quelques semaines après, ils en ont retiré deux et les magistrats ont été contraints de retourner y travailler », explique Hawa Tidiane Keita Dembélé, substitut du procureur, entrée en justice il y a 9 ans. « Pour leur protection, ils ont été obligés de louer, à leur charge, des maisons à Ségou à quelques centaines de kilomètres de Niono, car ils doivent dormir dans des endroits différents pour leur propre sécurité. Ils se lèvent chaque matin, prennent leurs voitures personnelles, paient leur carburant, pour se rendre au travail et la plupart du temps sans escorte », poursuit Mme Dembélé.

La grève déclenchée
Le 3 août dernier, quelques semaines après l'incident survenu dans la commune I de Bamako, les magistrats se sont mis en grève. Partout dans le pays, la majorité de ces quelque 600 hommes et femmes ont débrayé à l'unisson, à l'appel des deux principaux syndicats, le SAM (Syndicat autonome de la magistrature) et le SYLIMA (Syndicat libre des magistrats). Un mouvement de grève temporaire qui a muté, devant la non-prise en compte de leurs deux revendications principales : la sécurisation des juridictions et du personnel judiciaire et l'application de la grille salariale annexée au statut des magistrats, en grève illimitée. « Les magistrats sont en première ligne, ils envoient chaque jour, semaine ou mois, de nombreuses personnes en prison. Ces gens-là, quand ils sortent, ils n'ont pas oublié nos visages. Nous par contre, on ne les reconnaît pas », lâche désabusé Modibo Diarra, gréviste, président du tribunal de Kita, une zone extrêmement sensible. « Chez moi, à Kita, il y a un seul garde chargé de sécuriser tout le tribunal ! Dans certaines juridictions, il n'en ont même pas, ça nous laisse à la merci de tout le monde », déplore le magistrat.

Source : aBamako

aBamako

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