Défense et sécurité: la renaissance contrariée

Dans un climat anxiogène marqué par la maîtrise parfaite du terrain et des techniques de guérilla par les jihadistes, les forces de sécurité et de défense mènent avec force détermination leur mission de sécurisation du territoire. Quelles sont leurs réussites, échecs et quelles perspectives sécuritaires se dessinent ? Regard sur une année 2018 intensément vécue.

État des lieux

Il est difficile d’évaluer le niveau de nos FAMa sans jeter un regard rétrospectif sur ce qu’elles étaient en 2012.

Pour l’extérieur le constat est affligeant et se résume ainsi : une armée indisciplinée, sous-équipée, mal entraînée, corrompue, sans motivation réelle. L’image d’un FAMa à Gao, en pleine bataille chaussé de ce qu’il est admis d’appeler ‘’Yoro’’ ayant fait le tour du monde est la plus parfaite illustration, aux yeux de l’étranger, de l’état de dénuement avancé dans lequel se trouvaient nos Forces de défense et de sécurité (FDS).

À l’intérieur, non plus, l’on n’est pas tendre avec l’Armée malienne décidément malmenée de toute part.

Dans une interview accordée à Dorothée THIENOT, journaliste indépendante, collaboratrice régulière de l’Association, culture, progrès (ACP), un ancien ministre malien de la Défense confirme ce que les débandades successives sur le terrain avaient amplement démontré : l’armée se révèle, peu opérationnelle, incapable d’intervenir en première ligne. Elle est devenue, dit-il, un « groupement de militaires-fonctionnaires », non combattants, sous-payés, qui vivent davantage de petits ou de grands trafics que de leur solde.

Un colonel-major déplore, de son côté, que l’armée soit parfois considérée comme une « maison de correction ou une structure éducative », plus que comme un outil d’entraînement et de combat effectifs. ‘’Les officiers savent d’autant moins se faire respecter qu’ils sont incapables de faire valoir les droits les plus élémentaires de leurs subordonnés : les primes se font attendre, et les salaires tardent à être versés. Ils sont pourtant modestes : un soldat de deuxième classe démarre sa carrière à 55 000 francs CFA mensuels ; un caporal-chef, après treize ans de métier, ne touche que 130 000 francs CFA par mois’’.

Elle relève dans son enquête : ‘’népotisme et absence d’équité : sans légitimité aux yeux des troupes, le commandement est constamment remis en question. En l’absence d’une école de guerre et d’une école d’application pour les officiers, l’instruction des cadres s’avère insuffisante. Un formateur se souvient par exemple que les officiers dont il avait la charge étaient pour la plupart incapables de lire des coordonnées sur une carte ou de calculer des distances’’.

Pour autant, il ne faut pas passer sous silence le sous-équipement criard de nos Forces armées et de sécurité qui devaient croiser le fer avec des ennemis aguerris au combat et surtout dotés d’armes de dernière génération, la plupart frauduleusement subtilisées des arsenaux libyens, après la casse des magasins par les insurgés. La bataille de Aguel hock où plus d’une centaine de soldats a été égorgée, parce que l’unité sur place, qui était en rupture de munitions, a étalé à la face du monde le manque criant de moyens militaires à l’époque.

Toutes ces difficultés ont éclaté au grand jour avec le déclenchement de la cinquième rébellion touarègue contre le pays, le 17 janvier 2012, quand les rebelles indépendantistes touareg du MNLA et le Mouvement salafiste Ansar Eddine de Iyad Ag GHALY ont attaqué les casernes militaires de Ménaka. Accumulant les revers, face aux coups de boutoir des rebelles et des islamistes, l’âge d’or des FAMa était visiblement révolu.

Le coup d’État du Capitaine SANOGO et le contre coup d’État des Bérets rouges a montré par la suite une autre face hideuse d’une Armée divisée. Le dernier acte ayant laissé des blessures qui mettront peut-être du temps à se cautériser.

De tout ce qui précède, il devenait impératif de réhabiliter les FAMa.

Les défis à relever

L’élection du Président Ibrahim Boubacar KEITA, en 2013, à la magistrature suprême de l’État avec le Projet présidentiel ‘’Le Mali d’abord’’, a certainement sonné une nouvelle ère pour les Forces armées et de sécurité. Dans ledit Projet, il s’assigne (avec les Maliens) les objectifs suivants : assurer efficacement la défense du territoire national et de la population ; réussir les missions de sécurité publique ; performer dans les opérations militaires spéciales ; faire honneur au Mali lors des opérations militaires à l’étranger ; garantir l’intégrité des institutions publiques et la sécurité des personnes et des biens ; protéger la population contre les risques ou fléaux de toute nature et contre les conséquences d’un conflit éventuel.

Les mesures prioritaires envisagées pour atteindre ces objectifs sont : doter nos Forces de défense et de sécurité des moyens humains, technologiques et matériels nécessaires à leur mission ; reformer la gestion des ressources humaines dans l’Armée ; créer les conditions pour mieux utiliser les ressources des Forces de défense et de sécurité ; améliorer les conditions de vie des troupes ; voter et appliquer une loi de programmation militaire correspondant aux besoins ; prendre l’initiative de l’aboutissement de la Force de défense permanente africaine.

Dès son élection, le chef suprême des armées a lié l’acte à la parole. Ainsi, portant sur un immense investissement en faveur de l’Armée d’un montant de 1 230 563 milliards FCFA sur la période 2015-2019, la Loi d’orientation et de programmation militaire (LOPM) a été votée et est en application.

Les impératifs sécuritaires ont imposé le vote d’une Loi de programmation sur la sécurité intérieure de 2017 à 2021 d’un montant de 446 milliards de francs CFA.

Les réussites

Cet arsenal juridique vise à doter le pays d’un outil de défense à même de relever le défi sécuritaire. Comme on peut le constater, il s’agit de l’émanation de la décision politique du chef suprême des armées qui mettait en garde déjà en 2013, lors du lancement de sa campagne présidentielle : ‘’désormais, aucun groupe terroriste ou criminel ne franchira la frontière du Mali sans trouver devant lui les forces armées nationales en position de combat’’.

C’est fort de cette détermination du Président de la République qu’en visite dans le Centre, en février 2018, que le Premier ministre M. Soumeylou Boubèye MAIGA avait déclaré la ferme détermination de l’État à mener une lutte sans merci contre les groupes terroristes et à les traquer partout où ils se trouvent : « ceux qui troublent la paix et la quiétude des populations en créant la pagaille sont nos ennemis. Nous allons les combattre et nous irons les chercher partout où ils se cachent ».

Cette volonté politique se traduit par la poursuite de la mise en œuvre du Plan de sécurisation intégrée des régions du centre. Ce plan prévoit le redéploiement de militaires, de policiers, de gendarmes, de gardes forestiers et autres représentants de l’État (juges, préfets…). L’objectif initial était d’avoir 3 000 éléments des forces de sécurité sur le terrain. Il a été revu à la hausse suite aux visites du Premier ministre Soumeylou Boubèye MAIGA dans les régions de Gao et de Tombouctou au cours desquelles il a annoncé l’envoi d’effectifs supplémentaires pour répondre aux besoins sécuritaires exprimés par les populations, à travers leurs représentants.

De façon chiffrée, le ministre de l’Économie et des finances, Boubou CISSE, répondant à une question d’un confrère : ‘’quel est le coût de l’effort militaire sur le budget malien’’ ; avait répondu : « il est très important puisqu’il représente 22% du budget national, soit environ 600 millions de dollars par an. Les trois quarts vont à l’armée et un quart à la sécurité intérieure. Il faut assurer la masse salariale de 30 000 hommes. En 2016 et 2017, nous avons recruté 10 200 soldats pour renforcer l’armée et 1 500 policiers. Nous avons prévu d’embaucher 5 100 soldats et 2 000 policiers supplémentaires pour l’année 2018. Ce budget militaire comprend également les équipements et la formation, dont une partie est aussi dispensée par des partenaires extérieurs comme l’Union européenne. Nous avons en outre mis en place, depuis 2016, une force spéciale antiterroriste (Forsat), une sorte de GIGN. Cette structure opérationnelle est constituée de 180 éléments triés sur le volet (60 policiers, 60 gendarmes et 60 gardes nationaux). C’est une troupe d’élite, très bien formée, mobilisable rapidement sur des terrains à haut risque terroriste ».

Il faut signaler l’acquisition de nouveaux équipements de défense à même de détecter et de détruire les mines et autres engins explosifs improvisés.

Un autre front sur lequel se sont illustrées nos Forces de défense et de sécurité, c’est celui de la sécurisation de l’élection du Président de la République de juillet/août 2018. Dans une interview accordée à un confrère de la place, en septembre 2018, le général BLANCHON, Commandant de l’opération Barkhane, distribuait de bons points aux FAMa : ‘’d’ailleurs, depuis mon arrivée, j’ai pu constater l’efficacité des forces de défense et de sécurité maliennes dans le domaine de la sécurisation, notamment pendant cette période électorale’’.

À cela, il faut ajouter la neutralisation du prédicateur radical Amadou KOUFFA, chef du Front de libération du Macina ayant fait allégeance à Iyad Ag GHALY désormais à la tête du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans. Le Ministre de la Défense et des Anciens Combattants a informé l’opinion nationale et internationale que les FAMa et Barkhane ont mené une opération coordonnée, dans le Centre du Mali, le 23 novembre 2018, sur une base abritant le commandement de la Katiba d’Ansar Eddine du Macina.

Cette opération coordonnée a permis de neutraliser une trentaine de terroristes, dont Djourétou, le chef de la base ; Bobala, le chef des opérations ; et Amadou KOUFFA.

L’armée française avait annoncé au même moment avoir mené dans la nuit de jeudi à vendredi une opération dans le centre du Mali qui avait permis la « mise hors de combat » d’une « trentaine de terroristes ».

Selon un communiqué de la Primature, ‘’ce succès militaire traduit, assurément, la montée en puissance des FAMAs, la qualité des renseignements, ainsi que l’interopérabilité avec les forces internationales, en particulier avec Barkhane.

Elle traduit également le couronnement de l’engagement des hautes autorités maliennes, soutenues par la hiérarchie militaire, à stabiliser le Centre du pays en vue du retour de L’État et des services sociaux de base’’.

Il ne s’agit nullement pour la partie malienne d’usurper une victoire éclatante sur les jihadistes. En effet, détaillant la préparation de l’opération, le général CISSE a indiqué à l’AFP : « depuis des mois, les services de renseignement militaires du Mali ont collecté une masse d’informations précises qu’ils ont partagées avec les partenaires, dont la France ».

Le lancement, le 6 novembre 2018, à Gao, du processus de Désarmement, Démobilisation, Réinsertion socio-économique (DDR), et Intégration accéléré des combattants du Mécanisme opérationnel de coordination (MOC) n’en demeure pas moins un motif de satisfaction.

Selon Zahabi Ould Sidi Mohamed, président de la Commission nationale du DDR « cette réinsertion permettra aux combattants de bénéficier du même statut juridique et autres avantage pour les familles en cas de décès d’un soldat, mais la mission reste la même. C’est-à-dire sécuriser les autorités intérimaires et les camps de cantonnement des combattants durant le DDR et former des unités spéciales de sécurité ».

La Commission nationale du DDR avait enregistré 36 000 combattants venant de tous les mouvements engagés dans le processus de paix. Un nombre qui devrait certainement évoluer, d’autant plus que certains mouvements s’activaient pour amener les dernières listes de leurs combattants.

Les difficultés

Derrière les nombreuses réussites, il faut reconnaître que 2018 n’a pas été une année de grâce pour nos Forces de défense et de sécurité.

C’est connu, les régions du Centre sont devenues le nouvel épicentre de l’offensive terroriste avec son cortège de massacres, de fermeture d’écoles, de déplacés et d’impact négatif sur les économies locales, dans une psychose généralisée. Ce, en dépit de la mise en œuvre d’un Plan de sécurisation intégré des régions du Centre qui mobilise des moyens humains et matériels importants. Le massacre du 1er janvier 2019 de 37 habitants dans le village de Koulogon, dans le cercle de Bankass (Centre), dans lequel les responsabilités ne sont pas encore formellement situées, dans l’opinion, pose la question de l’efficacité des Forces de défense et de sécurité. Parce que c’est une mission régalienne de l’État de protéger les personnes et les biens.

Les affrontements intercommunautaires avec la stigmatisation de l’ethnie peulh souvent considérée comme alliée naturelle des jihadistes, restent une équation non résolue. Et pour cause, des courants contraires s’affrontent. En effet, il y a, d’une part le Gouvernement et sa Mission d’appui à la réconciliation nationale, des personnes de bonne volonté qui s’évertuent à œuvrer à l’apaisement, de l’autre, des agents de l’étranger tapis dans l’ombre de Tabital Pulaaku qui jettent de l’huile sur des plaies à peine cautérisées.

Le coût humain de cette offensive terroriste interpelle sérieusement et donne du grain à moudre aux adversaires du Président IBK qui en font un fonds de commerce politique macabre. Le bilan le plus élevé depuis le déploiement de la MINUSMA présenté par le Secrétaire général de l’ONU, dans son rapport de septembre 2018, fait état de 287 morts parmi la population civile, dont 14 femmes et 10 enfants, 38 blessés et 67 personnes enlevées.

Il faut également souligner que les Forces de défense et de sécurité paient un très lourd tribut à cette agression terroriste. En effet, elles sont régulièrement victimes des engins explosifs improvisés (EEI) faisant des morts et des blessés.

L’existence des groupes d’autodéfense autoproclamés, à savoir Dan Nan Ambassagou et Dogon Ambassagou, tous deux affiliés aux chasseurs traditionnels dozo et prétendant protéger la communauté dogon, ainsi que l’Alliance pour le salut du Sahel, qui déclare agir en soutien à la communauté peule qui seraient, selon le rapport, les principaux auteurs ‘’des violences récentes’’, pourrait traduire une certaine faillite de l’État. C’est à la puissance publique et à elle seule de maintenir l’ordre.

Les perspectives

En prononçant cette phrase, «nous avons gagné cette guerre. Nous avons chassé les terroristes. Nous avons sécurisé le Nord’’, en 2013, lors de l’investiture du Président Ibrahim Boubacar KEITA, son homologue français François HOLLANDE avait certainement trop tôt crié victoire. Parce que les terroristes ont encore de beaux restes, à moins que tel le sphinx, ils ne renaissent de leurs cendres.

Il y a une évidence : les jihadistes sont là et ne s’en iront pas par l’opération du Saint-Esprit.

Aussi, en termes de perspectives, les Parties maliennes (Gouvernement et Mouvements signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali) devraient envisager l’application scrupuleuse de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger en ce qui est l’article 29 : ‘’les Parties réitèrent leur engagement à combattre le terrorisme et ses multiples connexions que sont le crime organisé et le trafic de drogue, y compris à travers les stratégies et mécanismes régionaux existants’’ et l’article 30 : ‘’les Parties conviennent de la mise en place, en tant que de besoin, d’unités spéciales aux fins de lutter contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée’’.

Il est vrai que des efforts sont en cours à cet effet, comme on a pu le constater lors de l’élection du Président de la République de juillet/août, avec la forte implication des Mouvements signataires dans la sécurisation des bureaux de vote. Mais ces efforts gagneraient à être institutionnalisés pour plus d’efficience dans la lutte anti-jihadiste.

PAR BERTIN DAKOUO

Source : aBamako

aBamako

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