Nango DEMBÉLÉ, ministre malien de l’Agriculture, au SIA de Paris : « Il n’y aura pas de développement sans une révolution de la productivité »

Intervenant mercredi 27 février au Salon international de l’agriculture (SIA) de Paris, Nango Dembélé, ministre de l’Agriculture du Mali depuis 2017, a captivé son auditoire en présentant avec simplicité et pédagogie la situation agroalimentaire de son pays. De quoi s’inquiéter, mais aussi un regard lucide et une volonté de s’organiser pour progresser vers l’autosuffisance alimentaire. Ce premier volet de notre article fait le tour d’horizon des principaux problèmes ; le second volet présentera les dispositifs mis en place pour les réduire progressivement…
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Des villes « comme des bombes prêtes à exploser »
La toile de fond, c’est bien sûr que comme la plupart des pays d’Afrique, le Mali est confronté à la très forte pression démographique de sa jeunesse : chaque année, quelque 100 000 demandeurs d’emploi supplémentaires arrivent sur le marché du travail et deviennent à peu près autant de chômeurs, à l’exception d’une minorité trouvant une précaire échappatoire dans le secteur informel.

De nombreux jeunes ruraux migrent vers les villes, ce qui aggrave encore la situation déjà préoccupante générée par une croissance urbaine exponentielle, alors même que les villes africaines sont déjà sous-équipées en infrastructures de base – accès à l’eau, l’électricité, l’assainissement, la voirie, etc. – ce qui, estime le ministre Nango Dembélé, fait de « nos capitales africaines des bombes prêtes à exploser à tout moment ».

Les leçons des émeutes de la faim de 2008
Une des manifestations de la sur-urbanisation s’est révélée lors de la crise alimentaire de 2008, qui a plongé dans la famine plusieurs capitales et autres grandes villes d’Afrique de l’ouest, et a provoqué des émeutes de la faim, comme ce fut le cas à Dakar, Ouagadougou, Abidjan, Niamey par exemple, mais… pas au Mali, car, explique le ministre « grâce à notre dispositif de sécurité alimentaire, nous disposions de stocks très importants de céréales ».

Avec cette crise, le Sahel aura cependant "appris une leçon", estime le ministre : partout dans le monde, ainsi que l’a démontré une étude internationale évoquée par le ministre, les pays qui dépendaient du marché international – conformément au mantra libéral des avantages comparatifs –, ont moins bien résisté que les pays qui disposaient de réserves stratégiques où ils pouvaient puiser jusqu’à 80 % de leurs besoins d’approvisionnement alimentaire, comme ce fut le cas de la Chine et de l’Inde.

« Dans certains cas, explique Nango Dembélé, à cause de la panique, certains pays exportateurs ont pratiquement fermé leur marché et d’autres pays eurent ainsi beaucoup de mal à s’approvisionner à l’international. Par exemple le Sénégal, ce qui a conduit par la suite ce pays à signer un contrat de cinq ans avec l’Inde, lui garantissant un accès privilégié aux livraisons de riz. »

« Je suis un défenseur du libéralisme, mais la crise nous a permis d’approfondir notre réflexion, commente Nango Dembélé. Aujourd’hui, la plupart de nos pays accordent des subventions tant aux agriculteurs qu’aux éleveurs. »

Salle comble durant l’allocution de Nango Dembélé, ministre malien de l’Agriculture, au SIA de Paris, mercredi 27 février 2019. © AM/AP.P

« Les lois nouvelles n’ont pas encore pris racine »
Cependant les pays sahéliens ont aussi pris conscience que les ressources publiques seules ne sauraient suffire à soutenir les processus de modernisation du secteur agricole. « Nous avons besoin d’attirer les investisseurs privés, de l’extérieur et Maliens… Mais comment libérer du foncier pour qu’ils puissent y investir, c’est un autre problème, très complexe. »

En tout cas au Mali, car on ne sait même plus vraiment qui détient les terres… « Les usages traditionnels sont en train de disparaître, et les lois nouvelles n’ont pas encore pris racine » et c’est là l’une des sources de conflit entre éleveurs et cultivateurs. « De même, certaines routes traditionnelles de transhumance sont aujourd’hui occupées par des cultures, et cela pose bien sûr énormément de problèmes, en particulier dans le sud du Mali où de nombreux éleveurs du nord ont migré ces dernières années afin d’échapper aux menaces de conflits. »

Facteur aggravant que signale encore le ministre, « aujourd’hui l’espace cultivable rétrécit comme une peau de chagrin. Cela signe l’échec de nos politiques antérieures de productivité, reconnaît-il, car si celle-ci n’augmente pas, on est obligé de “manger” plus d’espace ».

La hausse de la productivité lui apparaît donc comme la seule voie d’avenir,
tant pour les cultures que pour l’élevage, « il n’y aura pas de développement sans une révolution de la productivité », insiste Nango Dembélé.

L’extinction du mythe 
de la petite exploitation autosuffisante
Pour finir avec « les problèmes », le ministre évoque encore celui de la baisse des rendements… Par exemple, cette année le Mali a produit 10,450 millions de tonnes de céréales. Mais cela ne suffit pas à garantir la sécurité alimentaire, et dans une grande partie du pays, les populations auront encore besoin de soutien. Car aujourd’hui encore 90 % à 95 % des petits exploitants produisent à perte pour s’auto-suffire, une réalité qui fait voler en éclats l’ancienne vision – désormais « un peu limitative », voire obsolète – magnifiant la petite exploitation autosuffisante, considère en substance le ministre malien de l’Agriculture.

Le changement climatique n’arrange rien, la région du Sahel occidental y étant la plus sensible, tandis que la pluviométrie quasiment toujours insuffisante hypothèque encore plus l’espoir de bonnes récoltes et augmente les risques d’insécurité alimentaire…

Reste que si ce tour d’horizon du ministre met en exergue les nombreux problèmes du secteur agricole malien, des dispositifs visant à améliorer la productivité du secteur agricole et à diminuer l’insécurité alimentaire sont désormais en cours de déploiement. 
Tel sera l’objet du second volet de cet article, que nous publierons dans les prochains jours.

Source : aBamako

aBamako

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