Au Mali, « l’ampleur du massacre est inédite, mais elle était prévisible »

Le chercheur Baba Dakono décrypte la complexité de la situation sécuritaire malienne qui va bien au-delà des conflits intercommunautaires.

Jamais depuis 2012 et le début de la crise, le Mali n’avait connu un tel massacre. Selon un dernier bilan, encore provisoire, au moins 160 personnes ont été tuées samedi 23 mars dans le village d’Ogossagou, dans le centre du pays. La tuerie a ciblé la communauté peule dans une région devenue l’épicentre des violences au Mali. D’après les Nations unies, plus de 500 morts et 58 attaques y ont été recensées en 2018. Suite à ce dernier massacre, qui n’a pas été revendiqué, le président Ibrahim Boubacar Keïta s’est rendu sur les lieux lundi pour promettre « justice » et « sécurité » aux survivants. La veille, son gouvernement avait notamment limogé le chef d’état-major général des armées et dissous la milice dogon Dan Nan Ambassagou, pointée du doigt depuis le drame.

Pour le chercheur malien Baba Dakono, de l’Institut des études sécuritaires, il est cependant réducteur de se concentrer sur l’aspect communautaire des violences.

Comment expliquez-vous un tel carnage ?
Baba Dakono L’ampleur peut paraître surprenante, elle est même inédite, mais l’attaque était prévisible. Nous sommes dans des localités où historiquement les groupes socioprofessionnels ont des rapports conflictuels. Seulement depuis 2014, on est entré dans une nouvelle forme de violence avec la présence de divers groupes armés ; des groupes extrémistes violents comme la Katiba Macina, mais aussi des réseaux de trafics qui opèrent tout le long de la frontière entre le Mali et le Burkina. Cette attaque était prévisible car elle est intervenue dans un environnement dominé par des luttes de pouvoir locales ainsi que dans un cycle de représailles et de vengeances entre des acteurs qui s’affrontent pour des ressources naturelles très limitées dans la zone.

Vous parlez de conflit entre acteurs socioprofessionnels plutôt qu’entre communautés peule, bambara, dogon…
Dans cet environnement, nous avons des éleveurs, des pasteurs, des pêcheurs, des agriculteurs. Chacune de ces catégories appartient, il est vrai, à une communauté. C’est pourquoi on a souvent tendance à ramener ce conflit à sa dimension communautaire. Le contexte et l’émergence de nouveaux acteurs ont fait évoluer ce conflit, mais à la base il s’est forgé essentiellement sur des rapports socioprofessionnels. On sait que les communautés ont des rapports conflictuels historiques entre elles mais également en leur sein. Dans la zone de Douentza, il y a traditionnellement des affrontements pour le pouvoir au sein même des communautés, que ce soit les Peuls ou les Dogon, ainsi qu’entre les communautés. Auparavant, ces conflits se réglaient au gourdin ou à la machette mais depuis 2012 et la présence massive d’armes conjuguée à la faible présence de l’Etat, ils se font à la kalachnikov et sont donc bien plus mortels. Avec l’émergence de nouveaux acteurs comme les groupes extrémistes tels que les djihadistes de la Katiba Macina, qui s’est « endogénéisée » dans la zone, il y a eu une sorte de repli des acteurs sur leur communauté qui donne l’impression que nous sommes dans le cadre d’affrontements inter et intracommunautaires.

Source : aBamako

aBamako

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