Comment la revue « Afrique contemporaine » a perdu son indépendance éditoriale

La suspension d’un dossier sur le Mali a déclenché la démission du rédacteur en chef et d’une partie du conseil scientifique.

Un acte de décès sous la forme d’un Tweet : « La revue Afrique contemporaine est morte. » Vendredi 22 mars, le chercheur canadien Bruno Charbonneau annonce l’enterrement de cette revue scientifique française d’études africaines. Plutôt que de décréter un deuil, le directeur du Centre FrancoPaix en résolution des conflits (université du Québec, à Montréal) libère la colère collective de ses collègues tant anglo-saxons que francophones en pointant la « censure » d’un dossier consacré aux dynamiques conflictuelles au Mali qu’il a dirigé.

Quelques heures plus tôt, le rédacteur en chef de la revue, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, avait annoncé à ses pairs son choix de ne pas renouveler son contrat. « La suspension sine die de la publication du dossier sur le Mali, pourtant validé par le conseil scientifique de la revue, me semble être de nature politique. Ce qui n’est pas tolérable », précise ce politologue spécialiste du Nigeria, également directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Phase terminale
Dans la foulée, quatre autres chercheurs membres du conseil scientifique d’Afrique contemporaine démissionnent aussi. « Il n’y a pas de raison qu’une instance politique se prononce sur des questions d’ordre académique. C’est injustifiable », explique l’un d’entre eux, Vincent Foucher, chargé de recherche au CNRS et ancien rédacteur en chef de la revue. « J’ai été invité à rejoindre Afrique contemporaine pour promouvoir des échanges intellectuels rigoureusement formulés autour des questions africaines, pas pour servir une ligne politique », ajoute Yvan Guichaoua, enseignant à la Brussels School of International Studies, dans un texte publié sur la plate-forme Benbere. Les différentes instances de la revue enregistrent des démissions à la chaîne. Dans le milieu académique, on estime la parution scientifique déjà « morte » ou en phase terminale.

Lire la tribune « L’indépendance des chercheurs n’est pas négociable »
Par la qualité de ses contenus, l’originalité des dossiers, son audace éditoriale et graphique, Afrique contemporaine avait pourtant presque réussi, dans la dernière décennie, à faire oublier qu’elle était sous la tutelle de l’Agence française de développement (AFD, partenaire du « Monde Afrique » de 2015 à 2018), un établissement financier public chargé d’orchestrer la politique d’aide au développement. Un miracle pour cette publication scientifique trimestrielle dont la naissance remonte à 1962. A cette époque, elle évolue au sein de La Documentation française, sous la direction de l’historien Robert Cornevin, un ancien administrateur colonial.

Récupérée par l’AFD en 2003, elle devient une publication axée sur le développement et un instrument de communication « soft » pour l’institution financière. Cinq ans plus tard, une ambitieuse refonte structurelle et éditoriale augure sa mue en une revue scientifique respectée. A la fois modeste et ambitieuse, moderne par son esthétique et rigoureuse dans son processus d’évaluation, Afrique contemporaine parvient à se faire une place de choix dans le petit monde des revues pluridisciplinaires de recherches sur le continent.

Une certaine forme de « censure »
La direction de l’AFD la laisse s’épanouir. Mais elle n’oublie pas qu’elle la finance intégralement. Un investissement d’environ 70 000 euros par an et deux postes à temps plein. Dérisoire au regard des 10 milliards d’euros engagés par l’AFD en 2017. Suffisant pour que la direction de l’agence s’octroie un droit de regard et d’intervention, qui cette fois serait allée jusqu’à une forme de « censure » pour les chercheurs. Ce dont se défend le directeur de la rédaction de la revue. A ses yeux, « il n’y a eu aucune censure. Pour ce numéro prévu sur le Mali, une demande a été émise pour introduire de nouveaux articles scientifiques avec des points de vue contradictoires. Le but est d’aboutir au dossier le plus exhaustif et équilibré possible », explique Thomas Melonio.

Source : aBamako

aBamako

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